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M23 taxes médias : La presse étouffée dans l’Est congolais

À Rutshuru, dans le Nord-Kivu, le directeur d’une station de radio communautaire serre les dents chaque fois qu’un représentant du mouvement M23 se présente à son bureau. La scène est devenue routinière : une demande de « redevance de fonctionnement », sans reçu, sans justification légale, mais avec une menace voilée. « Payer ou cesser d’émettre », résume-t-il amèrement, sous couvert d’anonymat par crainte de représailles. Cette réalité, vécue par des dizaines de médias dans les territoires contrôlés par l’AFC/M23, illustre une stratégie délibérée d’étouffement de la liberté de la presse en RDC. Comment en est-on arrivé à cette situation où l’information est devenue une monnaie d’échange ?

Selon le rapport accablant de Journaliste en Danger (JED) publié en novembre 2025, les stations de radio dans les zones de Rutshuru et du Masisi sont systématiquement sommées de s’acquitter de taxes pour continuer leurs activités. Cette administration fiscale de fait imposée par le M23 ne se limite pas à une simple pression financière. Elle s’accompagne d’une obligation éditoriale insidieuse : diffuser des communiqués du mouvement rebelle, transformant ainsi les médias locaux en porte-voix de leur propagande. Les pressions financières sur les médias du Nord-Kivu créent un climat de peur où toute indépendance est étouffée. Que reste-t-il de la déontologie journalistique lorsque la survie économique dépend du bon vouloir d’un groupe armé ?

Pour les correspondants étrangers, l’accès aux zones occupées est un parcours du combattant. Human Rights Watch (HRW) a souligné que le M23 n’autorise les « press tours » que sous une escorte stricte de leurs services de communication. Bien qu’aucun tarif officiel ne soit communiqué, l’obtention de « permis de circuler » et la logistique imposée constituent une forme de paiement indirect. Seuls les médias disposant de ressources suffisantes ou acceptant une couverture biaisée peuvent ainsi pénétrer ces zones. Cette sélection arbitraire ne vise-t-elle pas à masquer la réalité du terrain et à présenter une version aseptisée des événements ?

Les conséquences sont dramatiques pour les professionnels des médias locaux. Le Comité pour la Protection des Journalistes (CPJ) a documenté, au début de 2026, des cas de journalistes menacés dans l’Est Congo, contraints à l’exil ou visés par des intimidations mortelles pour avoir refusé de modifier leur ligne éditoriale. Toute mention favorable au gouvernement de Kinshasa ou aux milices « Wazalendo » est considérée comme un acte d’hostilité, entraînant des arrestations immédiates et la fermeture des studios. Cette répression s’est intensifiée avec l’expansion du conflit vers le Sud-Kivu, plongeant toujours plus de voix indépendantes dans le silence. Où est la protection des citoyens lorsque ceux qui informent sont réduits au silence ?

Derrière ces taxes du M23 sur les médias, se cache une stratégie politique plus large. Le Groupe d’experts de l’ONU sur la RDC a noté dans son rapport de décembre 2025 que cette gestion de la presse s’inscrit dans une démarche d’autonomisation des zones occupées. En imposant des taxes aux entreprises et aux médias, l’AFC/M23 cherche à légitimer sa gouvernance de fait tout en coupant les populations de toute source d’information non contrôlée. Il s’agit d’un instrument de domination visant à modeler la perception publique et à asphyxier toute dissidence. Comment une société peut-elle fonctionner démocratiquement sans accès à une information libre et vérifiée ?

Au-delà des chiffres, ce sont des communautés entières qui sont privées de leur droit à l’information. Les radios locales, souvent le seul lien avec l’extérieur dans ces régions reculées, sont réduites au rôle de mégaphones pour un groupe armé. Les habitants, déjà éprouvés par les violences, se retrouvent isolés dans un brouillard propagandiste. Quel avenir pour ces territoires si la jeunesse grandit sans perspective de vérité ?

L’enjeu est fondamentalement sociétal. Sans une presse libre, comment les citoyens peuvent-ils participer à la vie démocratique, dénoncer les abus ou simplement être informés des enjeux qui affectent leur quotidien ? La communauté internationale et les autorités congolaises doivent prendre la mesure de cette crise. Les M23 taxes médias ne sont pas qu’un problème financier ; elles sont le symptôme d’une entreprise systématique de contrôle des esprits et d’effacement des libertés fondamentales. Le silence imposé aujourd’hui prépare le terrain pour d’autres violations demain. Il est urgent d’agir pour que l’information redevienne un bien commun, et non une marchandise négociée sous la menace des armes. La résistance des journalistes congolais, malgré les risques, rappelle que la quête de vérité reste un combat essentiel pour l’avenir de la RDC.

Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd

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Chloé Kasong
Chloé Kasong
Issue de Kinshasa, Chloé Kasong est une analyste rigoureuse des enjeux politiques et sociaux de la RDC. Spécialisée dans la couverture des élections, elle décortique pour vous l’actualité politique avec impartialité, tout en explorant les mouvements sociaux qui façonnent la société congolaise. Sa précision et son engagement font d'elle une voix incontournable sur les grandes questions sociétales.
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