Le paysage minier congolais, souvent comparé à un champ de bataille économique, enregistre un mouvement stratégique d’envergure. DRC Gold Trading SA, la société publique dédiée à la traçabilité de l’or, a officiellement planté son drapeau dans la province du Haut-Katanga. L’inauguration de sa direction provinciale à Lubumbashi, jeudi 26 février, présidée par le ministre des Mines, Louis Wathum, marque une étape concrète dans la volonté affichée de l’État de reprendre en main une filière aurifère artisanale historiquement synonyme de fuite des capitaux et d’opacité. Ce déploiement sur le terrain, au cœur du bassin minier, est-il le premier acte d’une réforme profonde ou un symbole isolé face à des pratiques ancrées ?
L’arrivée de DRC Gold Trading SA dans le Haut-Katanga représente plus qu’une simple ouverture de bureaux. Il s’agit d’un investissement direct de l’État dans la gouvernance de ses ressources. Spécialisée dans la lutte contre la fraude et la contrebande, l’entreprise a pour mandat d’instaurer un circuit transparent de l’or, de la mine au marché officiel. Dans une économie où le secteur minier contribue à plus de 25% du PIB, mais où une part substantielle de la production artisanale échappe au contrôle fiscal, cette initiative vise à colmater une brèche financière considérable. Les pertes annuelles liées à la fraude minière en RDC se chiffreraient en centaines de millions de dollars, un manque à gagner qui obère le développement national.
Cette installation est saluée comme une « opportunité majeure » par des observateurs avertis. L’organisation de la société civile CASMIA-G Asbl, active dans le suivi du secteur minier, y perçoit un « indicateur clair » de la détermination des autorités à mettre fin à l’hégémonie de l’illégalité. Pour CASMIA, le secteur de l’or artisanal RDC reste « poreux, exécrable et archaïque », caractérisé par des conditions d’exploitation dangereuses, une dégradation environnementale alarmante et l’infiltration d’acheteurs étrangers opérant en dehors de tout cadre légal. L’implantation de DRC Gold Trading SA pourrait donc constituer un premier rempart contre ces dérives, à condition que son action soit soutenue par une politique publique robuste.
Car le défi est de taille. CASMIA exhorte ainsi le gouvernement à clarifier et appliquer strictement la politique nationale sur l’or artisanal. L’accent doit être mis sur un contrôle renforcé aux postes frontaliers stratégiques de la région – Kasumbalesa, Mokambo, Sakania, Dilolo et Kasenga –, points névralgiques par où transite l’or de contrebande. Sans une surveillance accrue de ces goulets d’étranglement, les efforts de traçabilité de l’or risquent d’être vains. Comment une chaîne de contrôle peut-elle être efficace si les extrémités du circuit restent ouvertes à tous les trafics ?
Les défis structurels persistent, en effet, malgré cette avancée institutionnelle. La filière reste minée par l’exploitation illicite dans des périmètres concédés à des sociétés établies comme Kisenge Manganese, la Communière ou Kibali Gold Mining. Cette concurrence déloyale et illégale non seulement prive l’État de redevances mais décourage également les investissements légitimes. La mission de DRC Gold Trading SA s’apparente donc à une tentative de « désincursion » économique : repousser les acteurs informels et criminels pour restaurer la souveraineté de l’État sur ses richesses.
À l’analyse, l’enjeu économique dépasse la simple moralisation d’un secteur. Une traçabilité effective de l’or artisanal permettrait de canaliser les flux financiers vers les caisses de l’État, de sécuriser les revenus des creuseurs artisanaux et d’améliorer les conditions de travail sur les sites du Haut-Katanga. À plus long terme, une filière régulée et transparente pourrait attirer des investisseurs responsables et ouvrir l’accès aux marchés internationaux exigeants en matière de provenance des minerais. L’or congolais, plutôt que de financer des circuits opaques, pourrait ainsi devenir un levier crédible de croissance inclusive.
La route sera cependant longue. Le succès de DRC Gold Trading SA dépendra de sa capacité opérationnelle sur le terrain, de l’efficacité des contrôles aux frontières et d’une volonté politique sans faille pour s’attaquer aux puissants réseaux de fraude minière RDC. L’inauguration de Lubumbashi est un signal positif, un premier jalon dans la reconquête économique. Mais elle ne sera qu’un épisode si elle n’est pas suivie d’une action coordonnée et ferme pour transformer en profondeur un secteur vital pour l’avenir de la République Démocratique du Congo. La bataille pour la maîtrise des ressources nationales vient de connaître une nouvelle manœuvre ; reste à savoir si elle débouchera sur une victoire durable.
Article Ecrit par Amissi G
Source: radiookapi.net
