Devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, la République démocratique du Congo a porté une charge d’une rare fermeté contre son voisin rwandais. La délégation conduite par la ministre Thérèse Kayikwamba a, sans ambages, qualifié l’argument de « protection communautaire » avancé par Kigali de simple prétexte politique. Cette manœuvre rhétorique, selon Kinshasa, ne serait qu’un paravent destiné à légitimer une agression caractérisée et une violation flagrante de la souveraineté nationale de la RDC. Cette déclaration, lue dans l’enceinte genevoise, sonne comme un réquisitoire diplomatique et marque un nouveau tournant dans ce conflit RDC-Rwanda qui empoisonne la région depuis des décennies.
La ministre Kayikwamba a martelé un principe fondamental du droit international : la sécurité des populations congolaises « relève exclusivement des institutions nationales ». En d’autres termes, l’État congolais réaffirme son monopole de la violence légitime sur l’ensemble de son territoire, un concept wilébérien que Kigali semblerait vouloir contourner. En invoquant la défense d’une communauté, le Rwanda ne risquerait-il pas d’ouvrir une boîte de Pandore, où chaque État pourrait justifier une ingérence armée chez son voisin sous couvert d’humanitarisme sélectif ? Cette dérive, dénoncée avec vigueur par Kinshasa, représenterait une menace existentielle pour l’ordre westphalien en Afrique centrale, déjà fragilisé par des décennies de conflits.
Le cœur de l’accusation congolaise repose sur une distinction cruciale : une préoccupation légitime pour la protection des civils doit s’exprimer et se résoudre par les canaux multilatéraux existants, et non par l’unilatéralisme militaire. « Toute préoccupation […] doit s’inscrire dans le strict respect du droit international », a rappelé la ministre. Cette position place la diplomatie congolaise sur le terrain du droit, un terrain qu’elle estime plus solide que celui des accusations croisées. En brandissant le droit international, Kinshasa cherche-t-il à isoler diplomatiquement Kigali en exposant le fossé entre ses déclarations et ses actions sur le terrain dans l’Est congolais ? La manœuvre est habile, car elle transfère le débat du champ de bataille à celui des principes universellement reconnus.
Ce rejet catégorique intervient dans un contexte où les tensions régionales en Afrique centrale atteignent un paroxysme inquiétant. La situation sécuritaire dans les provinces du Kivu demeure explosive, alimentée par la présence de groupes armés aux affiliations et aux soutiens extérieurs complexes. La « protection communautaire » invoquée par le Rwanda ne serait-elle, en réalité, qu’un habillage pour une stratégie d’influence plus profonde, visant à maintenir une zone de déstabilisation contrôlée aux portes de Kinshasa ? La rhétorique de Kigali, si elle était acceptée par la communauté internationale, créerait un précédent extrêmement dangereux, sapant le principe même de souveraineté nationale, pourtant pilier de la Charte des Nations Unies.
La virulence de la déclaration congolaise traduit une frustration accumulée face à ce qui est perçu à Kinshasa comme une forme d’impunité diplomatique. En saisissant la tribune du Conseil des droits de l’homme, la RDC utilise une arme procédurale pour contrer une avancée stratégique de son adversaire. Cette institution, souvent critiquée pour son inefficacité, devient le théâtre d’une joute verbale aux implications très concrètes. L’enjeu dépasse la simple dénonciation ; il s’agit de façonner le récit du conflit, de gagner la bataille de la légitimité aux yeux des capitales occidentales et des organisations internationales dont le soutien – politique, financier ou logistique – reste crucial.
Quelles seront les conséquences de cette sortie musclée ? D’un côté, elle durcit incontestablement les positions et réduit l’espace pour un dialogue bilatéral immédiat. D’un autre côté, elle clarifie le mandat que la RDC entend donner à la communauté internationale : celui d’un arbitre impartial qui doit condamner les violations du droit et non se laisser enfermer dans des débats sémantiques. La balle est désormais dans le camp des autres membres du Conseil. Accepteront-ils le cadre d’analyse proposé par Kinshasa, fondé sur l’inviolabilité des frontières et le droit international, ou continueront-ils à naviguer dans les eaux troubles des réalpolitik régionale ? La réponse à cette question déterminera l’évolution future des tensions entre ces deux voisins et, par extension, la stabilité de toute une région.
En définitive, la ministre Kayikwamba n’a pas seulement prononcé un discours ; elle a tracé une ligne rouge diplomatique. En rejetant le « prétexte rwandais », la RDC affirme que la discussion ne peut reprendre qu’à la condition d’un retrait inconditionnel et d’une reconnaissance des torts. C’est une stratégie à haut risque, qui table sur la force du droit pour contrer la force des armes. L’efficacité de cette diplomatie du principe se mesurera à l’aune des prochaines résolutions – ou de l’absence de résolutions – au Conseil de sécurité. Pour l’instant, Kinshasa a réussi à porter le débat sur le terrain qu’il a choisi, celui de la défense intransigeante de sa souveraineté nationale. Reste à savoir si ce succès rhétorique pourra se transformer en victoire politique et sécuritaire sur le terrain.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: mediacongo.net
