« La liberté d’informer est sacrée, mais elle exige plus que jamais rigueur éthique et loyauté envers la vérité. » Ces mots prononcés par Félix Tshisekedi, ce 5 mai, résonnent comme un rappel à l’ordre dans un pays où chaque titre de journal peut influencer le cours d’une guerre. Alors que la RDC commémorait la Journée mondiale de la liberté de la presse, le chef de l’État a choisi de mettre en lumière le double défi des médias congolais : informer librement, mais aussi résister aux pièges de la désinformation, cette « arme redoutable » dans un Est en proie aux violences des rebelles du M23.
À Kinshasa, cette déclaration présidentielle interroge. Comment concilier urgence de l’information et devoir de vérification dans des régions où les réseaux sociaux propagent souvent des récits contradictoires ? « Quand on couvre les combats à Goma, chaque mot peut être détourné », confie sous anonymat un reporter local. Son témoignage illustre la pression sur les professionnels, tiraillés entre le devoir d’alerte et les risques de manipulation.
Le contexte est lourd. Le classement de RSF place la RDC au 133e rang mondial pour la liberté de la presse, une légère amélioration qui masque mal les entraves persistantes : menaces, censure indirecte, ou difficultés d’accès aux zones de conflit. Pourtant, le président semble appeler à une autorégulation plutôt qu’à des restrictions. Un paradoxe ? « Non, c’est une invitation à prendre conscience de notre pouvoir », analyse Grace Ngyke, éditorialiste à Radio Okapi. « Quand un faux rapport sur les déplacements de troupes circule, des vies sont en jeu. »
Derrière les appels à la « conscience professionnelle », se profile l’ombre du Rwanda, accusé par Kinshasa de soutenir les rebelles tout en menant une guerre médiatique parallèle. Les journalistes congolais deviendraient-ils des soldats de l’information face à Kigali ? « Attention à ne pas tomber dans le piège du patriotisme aveugle », met en garde un blogueur de Bukavu. « Notre rôle reste de croiser les sources, même si ça déplaît. »
La question dépasse le cadre professionnel. Avec 27 millions d’internautes en RDC, les fausses nouvelles se propagent plus vite que les contre-attaques de l’armée. « Hier, une rumeur sur la chute de Sake a provoqué une panique à Goma », raconte une habitante jointe par téléphone. Les médias traditionnels peinent à contrer cette marée numérique, faute de moyens et de formation aux fact-checking.
Dans ce climat, l’exigence éthique du président sonne à la fois comme un soutien et un avertissement. Soutien à celles et ceux qui, sur le terrain, bravent les menaces pour documenter les exactions. Avertissement à ceux qui, par négligence ou calcul, deviendraient des relais involontaires de propagande. Mais comment appliquer ces principes quand les salaires des reporters locaux peinent à dépasser les 100 $ mensuels ?
L’enjeu est de taille : en période de conflit, une presse crédible peut-elle devenir un rempart contre la désintégration nationale ? Les récentes dérives observées – journaux accusés de monnayer leur silence, chaîtes TV alignées sur des intérêts partisans – montrent que le chemin reste long. Pourtant, des initiatives émergent. À Beni, un collectif de radios communautaires a lancé une cellule de vérification collaborative. À Lubumbashi, des étudiants en journalisme forment les citoyens à identifier les deepfakes.
Reste que sans mesures concrètes – protection des sources, accès aux zones militarisées, lutte contre la précarité des journalistes –, les mots du président risquent de rester lettre morte. Car défendre la vérité nécessite plus que de la bonne volonté : il faut des lois, des moyens, et une reconnaissance du rôle crucial de la presse dans la construction de la paix. À l’heure où les canons tonnent dans le Nord-Kivu, chaque article équilibré, chaque enquête approfondie, devient un acte de résistance. Et si l’éthique journalistique était finalement le meilleur bouclier contre les guerres hybrides ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
