L’air grave et le verbe haut, Augustin Kabuya a rompu le jeudi 28 mai dernier avec une certaine retenue. Depuis le quartier général de Limete, le secrétaire général de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) a publiquement interpellé les « Forces du progrès », ce groupe de jeunes réputé proche du parti présidentiel, en des termes qui ressemblent à un aveu d’impuissance autant qu’à une manœuvre politique. « Ce qui se passe est inacceptable. Avant que je prenne d’autres décisions… », a-t-il lancé à l’endroit du dénommé « président Muselu », désigné comme chef de cette nébuleuse, convoqué en urgence pour recadrer une milice devenue embarrassante.
Le coup de semonce est aussi un coup de théâtre. Car l’homme qui tempête aujourd’hui contre les « actes inacceptables » de cette structure est le même qui, des mois durant, a balayé d’un revers de main toute filiation officielle, allant jusqu’à affirmer que « la force du progrès n’existe pas comme structure de l’UDPS ». S’il maintient la fiction juridique, le ton a changé. Désormais, la « honte » infligée au « parti et au régime » justifie un rappel à l’ordre public. Cette théâtralisation révèle en creux une inquiétude grandissante au sommet de l’État face à une UDPS violence qui, sous couvert de militantisme, échappe à tout contrôle et expose le pouvoir à des accusations de dérive mafieuse.
De fait, les Forces du progrès sont devenues en quelques années un acteur incontournable – et redouté – du paysage kinois. Selon de multiples témoignages, elles quadrillent la quasi-totalité des communes de Kinshasa, où elles imposent leur loi dans une impunité quasi absolue. Sur l’avenue des Poids lourds, des hangars arborant l’inscription « Bureau des forces du progrès » ont poussé comme des champignons, sans que les services compétents ne s’en émeuvent. Certains quartiers les accusent de lever des « taxes » parallèles, transformant un supposé mouvement de jeunesse en milice Kinshasa aux allures de racket institutionnalisé. La police, impuissante ou complice, assiste en spectatrice à ce déploiement territorial qui rappelle les heures les plus sombres des milices partisanes.
Le passé récent alourdit le bilan. En août 2024, le Tribunal de grande instance de Kinshasa/Gombe avait condamné à la peine capitale six membres des Forces du progrès, reconnus coupables dans le déguerpissement violent et l’attaque de la résidence de l’ancien président Joseph Kabila. Pourtant, les trois quarts des prévenus ont été acquittés, les infractions n’étant « pas ostensiblement établies ». Un jugement en clair-obscur qui entretient l’idée d’une justice à plusieurs vitesses. L’année précédente, en pleine campagne électorale, l’opposant Franck Diongo avait été passé à tabac à son domicile par des éléments identifiés comme Forces du progrès, contraint de quémander pardon à Félix Tshisekedi sous la caméra. Une séquence glaçante qui avait choqué l’opinion, sans engendrer de véritables poursuites.
Face à ce passif, l’intervention d’Augustin Kabuya peut-elle être autre chose qu’un simple geste de communication ? Si le patron de l’UDPS agite la menace de « nouvelles orientations », il se garde bien d’évoquer une dissolution ou des sanctions judiciaires concrètes. La rhétorique est celle d’un père fouettard qui rappelle à l’ordre ses troupes, tout en évitant de rompre le cordon ombilical. Car ces jeunes n’ont pu prospérer sans une forme de parrainage, réel ou supposé, qui les a laissés essaimer. Le véritable enjeu est là : le pouvoir peut-il se désolidariser sans se fracturer lui-même ?
La question dépasse la simple querelle interne. Elle interroge la nature du régime Tshisekedi, accusé par ses détracteurs d’avoir favorisé une garde prétorienne officieuse pour contourner les faiblesses de l’appareil sécuritaire officiel. En recadrant ses « progressistes » turbulents, Augustin Kabuya cherche peut-être à sauver ce qui peut l’être avant les prochaines échéances électorales, locales ou nationales, où la réputation sulfureuse des Forces du progrès risquerait de devenir un boulet électoral. Mais le simple fait qu’il doive les sermonner en public trahit un aveu de défaillance dont le parti du sphinx se serait bien passé. La suite tiendra à une promesse : la réunion imminente avec « Muselu ». Si elle n’est suivie d’aucune décision tangible, le coup de gueule de Limete passera pour un énième artifice d’un pouvoir qui joue avec le feu de sa propre milice.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
