La récente sortie médiatique de l’analyste politique Trésor Kibangula, lors d’un espace de discussion numérique, a jeté une lumière crue sur l’argument sécuritaire agité par une fraction du pouvoir pour justifier un éventuel maintien de Félix Tshisekedi à la tête de l’État. Ce discours, qui fait du conflit dans l’Est un bouclier contre toute alternance, est scruté avec une acuité qui frôle l’ironie, tant il contraste avec la narration électorale de 2023.
À l’époque, le chef de l’État s’était érigé en « rempart » ultime face à Paul Kagame et aux troupes rwandaises, promettant une victoire décisive. Cette posture martiale, savamment distillée, avait galvanisé les foules, en particulier dans les provinces orientales meurtries. « Ce qui est déroutant aujourd’hui, c’est d’entendre le même pouvoir utiliser l’argument de la guerre pour demeurer au pouvoir », a tranché Trésor Kibangula, dans une analyse sans concession. Le mandat confié pour éteindre l’incendie sert désormais d’argument pour reconduire le pompier, fût-ce en repoussant l’échéance électorale. Un sophisme qui interroge : la République démocratique du Congo serait-elle devenue une caserne où le commandement ne se discute plus en temps de guerre ?
L’analyste n’a pas esquivé la comparaison avec l’Ukraine, devenue un cas d’école dans le débat constitutionnel RDC. Il a mis en garde contre deux écueils symétriques. Le premier consiste à nier que la guerre puisse jamais affecter le calendrier électoral ; posture d’une rigidité dogmatique que la réalité peut faire vaciller. Le second, plus pernicieux, serait de sacraliser le conflit comme un passeport automatique pour une prolongation du mandat. Selon lui, des mesures exceptionnelles sont concevables, à condition qu’elles soient strictement encadrées, limitées dans le temps et adossées à un consensus aussi large que possible – à l’image de la trêve politique trouvée à Kiev. Or, en RDC, ce consensus est l’arbre qui cache la forêt des ambitions personnelles.
Le piège, souligne-t-il avec une pointe d’amertume, c’est que le débat congolais est désormais contaminé par la perspective d’une révision constitutionnelle et par l’obsession de l’avenir personnel du président Tshisekedi. La réflexion sur le renforcement des institutions, pourtant vitale, passe au second plan, broyée par les calculs politiciens de survie. L’argument sécuritaire Tshisekedi, brandi tel un joker rhétorique, occulte la question fondamentale : comment bâtir une architecture institutionnelle qui survive aux hommes et aux crises, sans céder au chant des sirènes du maintien Félix Tshisekedi au pouvoir ?
Ce brouillard stratégique, entretenu par un pouvoir qui se dit assiégé, rappelle ces rois de tragédie qui confondent leur trône avec l’État. En instrumentalisant la menace extérieure, le camp présidentiel pourrait scier la branche démocratique sur laquelle il est assis. Car si la guerre justifie de suspendre le calendrier républicain, quelle légitimité restera-t-il au mandat qui en résultera ? La manœuvre, loin de garantir la stabilité, risque l’effet boomerang : raviver les tensions internes et discréditer un peu plus une classe politique déjà mise en examen par l’opinion.
Trésor Kibangula, par son analyse ciselée, invite à sortir de cette pensée binaire. Ni angélisme électoraliste ni fatalisme sécuritaire. La voie étroite d’une transition encadrée, si elle devait s’imposer un jour, exigerait une abnégation dont le sérail politique semble peu pourvu. En attendant, le spectacle d’un débat confisqué par l’angoisse présidentielle laisse un goût amer aux amateurs de démocratie substantielle. Le pays, lui, reste suspendu aux barreaux de l’Est, otage d’une guerre que l’on promettait d’enterrer et qui sert aujourd’hui de paravent. La prochaine bataille ne se livrera peut-être pas dans les collines de Rutshuru, mais dans l’arène des mots et des lois, où le sort des institutions sera scellé.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
