La peur a un visage : celui d’un corps sans vie que l’on refuse de lâcher. Ce jeudi, à l’hôpital général de Rwampara, dans la province de l’Ituri, un incident d’une extrême gravité a mis en lumière les défis sanitaires et culturels auxquels fait face la République démocratique du Congo, épicentre d’une épidémie d’Ebola causée par la souche Bundibugyo.
Un patient suspect, en phase terminale de la maladie, s’est présenté dans la matinée. Décédé peu après son admission, son corps est devenu l’objet d’un affrontement entre le personnel médical et les membres de sa famille, déterminés à récupérer la dépouille pour des rites funéraires. Malgré les tentatives de dissuasion, la tension a rapidement dégénéré. Selon des sources proches de l’établissement, six patients suivis dans la structure – trois cas confirmés et trois cas suspects – ont profité du chaos pour s’enfuir. Un drame dans le drame.
Les installations déployées par l’ONG Alima, dont les tentes et le matériel médical essentiel, ont été incendiées. Les flammes ont ravagé un point névralgique de la riposte, alors que le personnel soignant, sous la protection des forces de l’ordre, tentait de se mettre à l’abri. La police s’efforce désormais de contenir une situation qui pourrait transformer un incident local en une catastrophe régionale.
Pourquoi un tel déchaînement ? La réponse réside dans un tabou aussi ancien que la médecine elle-même : le contact avec les morts. La gestion des corps et des enterrements demeure l’un des principaux vecteurs de transmission du virus Ebola. Comme une éponge imbibée de particules virales, la dépouille d’un malade décédé libère des fluides corporels hautement contagieux. Un simple toucher, une accolade funèbre, suffit à exposer les proches au danger. Face à cette réalité, le personnel médical est souvent perçu non comme un protecteur, mais comme un obstacle à des traditions millénaires. Comment concilier science et coutumes lorsque la survie est en jeu ?
L’épidémie qui sévit dans l’Ituri n’est pas une épidémie ordinaire. Elle est causée par le virus Bundibugyo, une souche rare du genre Ebolavirus, découverte pour la première fois en 2007 dans le district ougandais du même nom. Contrairement à la souche Zaïre, qui a dévasté l’Afrique de l’Ouest, aucun vaccin ni traitement approuvé n’existe contre Bundibugyo. Les malades sont pris en charge avec des soins de support – réhydratation, maintien des fonctions vitales – mais le taux de létalité reste effroyablement élevé, autour de 40 %. La fièvre, les vomissements, les diarrhées et les hémorragies transforment le corps en champ de bataille, et chaque nouveau cas est une course contre la montre.
Au 20 mai, le ministère congolais de la Santé recensait 543 cas probables et 136 décès probables. Des chiffres qui donnent le vertige, mais qui ne disent rien des vies brisées, des familles endeuillées et des agents de santé épuisés. L’hôpital Rwampara, situé à une dizaine de kilomètres de Bunia, était une sentinelle dans ce combat. Sa destruction partielle est un coup dur porté à la riposte, alors que la moindre brèche dans le dispositif sanitaire peut relancer la dynamique de l’épidémie.
Que faire, alors, pour éviter que la peur ne l’emporte sur la raison ? La réponse tient en trois mots : communication, confiance, collaboration. Expliquer, encore et encore, que les rites funéraires peuvent être adaptés sans mettre en danger les vivants. Associer les leaders communautaires aux décisions, afin que la population ne perçoive plus les équipes médicales comme des intrus. Renforcer les moyens logistiques, pour que chaque cas suspect soit isolé rapidement, sans heurts. Car Ebola est un ennemi qui prospère sur la méfiance et la désinformation. À Rwampara, un incident a peut-être libéré le virus ; il nous rappelle surtout que la bataille contre les épidémies se gagne aussi dans les cœurs et les esprits.
En attendant, la province de l’Ituri retient son souffle. Les patients en fuite sont autant de bombes à retardement épidémiologiques. Les autorités sanitaires ont lancé une alerte pour les retrouver et briser les chaînes de transmission. Chaque minute compte. Et vous, que feriez-vous si demain, un proche succombait à une maladie invisible ? La question n’est pas théorique ; elle est le reflet d’un défi immense, qui exige autant de science que d’humanité.
Article Ecrit par Amissi G
Source: Actualite.cd
