À Isangi, le fleuve Congo charrie désormais autant de peur que d’eau. Ce vendredi 15 mai 2026, les rues de cette cité située à 125 kilomètres en aval de Kisangani, dans la province de la Tshopo, n’ont pas résonné des rires du marché mais des pas d’une marche pacifique. Plusieurs centaines de personnes, membres d’organisations de la société civile Isangi, ont défilé pour dire non à une criminalité qui étrangle leur quotidien.
« Nous sommes venus avec nos cœurs lourds. Chaque semaine, un voisin, un parent, un commerçant tombe sous les balles. On ne peut plus vivre comme ça ! » Ce cri d’une manifestante, foulard rouge sur la tête, résume l’angoisse collective. Depuis le début de l’année 2026, la criminalité Isangi a pris des proportions dramatiques. Meurtres et braquages armés rythment les nuits et les jours, semant la terreur dans cette agglomération qui dépend essentiellement du commerce fluvial et des échanges routiers. Le commerce, poumon économique d’Isangi, est à l’agonie. Les piroguiers hésitent à s’aventurer sur le fleuve, craignant les bandits qui infestent les berges. Les récoltes pourrissent dans les villages, et les étals du marché se vident. Cette paralysie renforce la précarité dans une région déjà éprouvée par la faim. La peur s’installe dans les foyers, les enfants ne jouent plus dans les rues à la tombée de la nuit, et les petits commerces périclitent. Isangi, jadis paisible, se mue en un théâtre d’ombres où l’on n’ose plus circuler après 18 heures.
Le drame de trop ? Dimanche dernier, sur l’axe Isangi-Yanyambi, un commerçant a été attaqué en plein jour. Abattu froidement, il a été dépouillé de plus de 10 millions de francs congolais (environ 4 500 dollars). Ce meurtre d’un commerçant en Tshopo, ciblé pour son argent, a cristallisé la colère d’une population à bout. « Cet argent, c’était le fruit de mois de travail, l’espoir de toute une famille. Maintenant, elle est brisée », témoigne un proche, les yeux rivés sur la poussière de la route.
Face à cette insécurité galopante, la société civile Isangi a donc décidé de briser le silence. Avec une discipline exemplaire, les manifestants ont parcouru les artères principales de la cité avant de remettre un mémorandum à l’autorité administrative locale. Ce document, dont nous avons eu la teneur, exige des mesures concrètes et immédiates : renforcement des effectifs policiers, installation de postes de sécurité sur les axes stratégiques, éclairage public et création d’une commission mixte de vigilance. « Nous ne demandons pas la lune, juste la possibilité de dormir sans craindre qu’un inconnu nous vole notre vie », a martelé un porte-parole.
Cette marche pacifique Tshopo n’est pas un simple coup de colère. Elle révèle les failles d’un État dont la présence se fait rare au-delà des grands centres urbains. Isangi, pourtant chef-lieu de territoire, est abandonnée à elle-même. Les criminels y règnent en maîtres, profitant de l’absence de contrôle pour imposer leur loi. Comment en est-on arrivé là ? La question brûle les lèvres de ces mères, de ces jeunes qui ont décidé de marcher plutôt que de prendre les armes.
Et la situation dépasse la seule criminalité. Selon un récent rapport relayé par Radio Okapi, la population d’Isangi fait également face à une insécurité alimentaire grandissante. La faim et la peur se conjuguent pour former un cocktail toxique, poussant certains à la résignation, d’autres à la révolte. Mais ces citoyens ont choisi la voie du dialogue et de la mobilisation pacifique, un choix qui force le respect dans un pays où la violence est parfois la seule réponse audible.
Alors que le mémorandum repose désormais sur le bureau de l’administrateur du territoire, une interrogation demeure : les promesses d’antan se transformeront-elles en actes ? Ou faut-il s’attendre à ce que les larmes des familles endeuillées continuent de couler dans l’indifférence des décideurs ? La société civile Isangi a parlé, les corps ont marché. Mais qui, à Kinshasa ou Kisangani, écoutera cette clameur venue du fleuve ?
L’insécurité Isangi n’est pas une fatalité. Elle est le symptôme d’un système défaillant qui abandonne ses citoyens. Cette marche pacifique en est un rappel poignant. À l’heure où ces lignes sont écrites, la ville retient son souffle, espérant que cette fois, le cri ne se perdra pas dans le bruissement du fleuve.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
