Et si un simple écrou pouvait paralyser toute une ville ? À Lodja, dans la province du Sankuru, la question n’a rien de théorique. Le pont Lokenye, ouvrage stratégique de la Route nationale numéro 7 (RN7) reliant Lodja à Bena Dibele, menaçait de s’effondrer il y a quelques jours. La cause ? Le vol pur et simple de quelques écrous. Pourtant, ce tout petit geste d’incivisme a failli étrangler l’économie de toute une région.
« Chaque traversée était un supplice », témoigne Jean-Pierre, commerçant qui achemine du carburant et du riz depuis le port de Bena Dibele, situé à environ 150 kilomètres. « Les vibrations étaient effrayantes, on priait pour que ça tienne. Certains chauffeurs refusaient de passer. » Comme lui, des centaines d’usagers vivaient dans la peur, conscients que ce pont constitue l’unique porte d’entrée des marchandises pour Lodja. Sans lui, plus d’essence, plus de denrées, plus de matériaux. La cité étouffe.
Bonne nouvelle : l’Office des routes a réagi. En remplaçant les écrous volés et en soudant les traverses fragilisées, il a redonné vie au pont Lokenye. Depuis le 16 mai, le trafic a repris normalement. Un soulagement palpable se lit sur les visages. Pourtant, derrière le bruit rassurant des moteurs qui traversent à nouveau la Lokenye, des questions lourdes demeurent.
Comment un acte aussi absurde a-t-il pu mettre en péril la vie de milliers de Congolais ? L’affaire rappelle cruellement la fragilité des infrastructures nationales. La RN7, cet axe vital qui irrigue le Sankuru, reste à la merci du moindre incident : un pont affaibli, une pluie diluvienne, et tout s’écroule. Les usagers, eux, n’ont pas le luxe d’attendre. Des cargaisons entières de poisson salé, de bidons d’huile, de planches pourrissaient ou s’accumulaient au port, faute de pouvoir rejoindre les marchés de Lodja. Les prix flambaient, les familles trinquaient.
« On a frôlé la catastrophe humanitaire », confie un responsable local d’une association de transporteurs. « Si le pont avait cédé, c’était des mois d’isolement complet. Et sans route alternative, comment évacuer un malade ? » La réparation du pont Lokenye, bien que rapide, ne masque pas l’insécurité chronique qui gangrène les ouvrages d’art congolais. Vols de métaux, dégradations volontaires, manque d’entretien : les causes sont multiples, mais le résultat est toujours le même – des populations laissées au bord du gouffre.
Aujourd’hui, le pont tient. Les camions passent, les commerces reprennent. Mais une nouvelle question surgit, plus insistante : que fait-on pour sécuriser durablement ce maillon essentiel ? Des patrouilles ? Un système de surveillance ? Une simple clôture ? Rien n’est encore décidé. En attendant, les habitants de Lodja regardent chaque rivet avec un mélange de gratitude et de méfiance. Car ils le savent désormais : leur survie tient à un fil d’acier, et ce fil était bien près de rompre.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
