À Binza Delvaux, dans la commune de Ngaliema, un spectacle désolant accueille chaque matin les milliers d’automobilistes. Des épaves calcinées, des carrosseries éventrées et des châssis rouillés gisent le long de l’avenue principale, transformant la chaussée en un musée à ciel ouvert de la négligence. Ces véhicules abandonnés, figés dans une immobilité pesante, ne sont pas de simples rebuts métalliques. Ils sont le symbole d’une impuissance collective qui étouffe lentement la mobilité à Kinshasa.
« Regardez-moi ça, chaque matin c’est la même galère », s’indigne un riverain, bras croisés devant son étal de légumes. « Ces tas de ferraille mangent la moitié de la route. Résultat : des bouchons interminables, des retards, et un stress permanent. » Sa voix, mêlée au vacarme des moteurs, résume le ras-le-bol général. Ici, l’insécurité routière n’est pas qu’un concept flou : c’est une réalité palpable faite de tôles froissées qui piègent les piétons la nuit, de dépassements dangereux pour contourner l’obstacle, et d’une visibilité réduite qui multiplie les risques d’accrochages.
Comment en est-on arrivé là ? La réponse, aussi prévisible qu’exaspérante, tient en un mot : l’absence. Absence de fourrière municipale, absence de politique claire de gestion des épaves, absence de volonté ? Les autorités policières de Delvaux le reconnaissent elles-mêmes : sans un lieu de stockage officiel, ces carcasses restent là, livrées aux intempéries et aux démonteurs sauvages. « Nous avons conscience du danger, mais sans solution logistique, nos mains sont liées », confie un officier sous couvert d’anonymat.
Pourtant, derrière ces amas de fer, il y a aussi des vies précaires. « Nous ne sommes pas des voyous », plaide un mécanicien qui a installé son modeste atelier entre deux épaves. « Nous occupons cet espace faute de site approprié. C’est notre seul moyen de survivre. » Sa voix ne tremble pas de défi, mais d’une lassitude presque résignée. Son appel, « Que les autorités nous trouvent une solution durable », révèle l’autre face du drame : celle d’une jeunesse qui, contrainte à l’informel, aggrave malgré elle une crise urbaine déjà suffocante.
Cette occupation anarchique de l’espace public est-elle une fatalité ? Les embouteillages monstres qui asphyxient Kinshasa ne tombent pas du ciel. Ils sont le fruit d’une absence de planification, où les trottoirs se transforment en marchés, les avenues en parkings, et les épaves en garages. À Ngaliema, le phénomène des véhicules abandonnés agit comme un catalyseur : il réduit une artère normale à une venelle étroite, forçant conducteurs et piétons à une cohabitation conflictuelle. La nuit, ces zones deviennent des coupe-gorge, renforçant le sentiment d’insécurité.
Et pendant ce temps, les annonces d’évacuation se succèdent sans suite. « Des démarches sont en cours », promet la police. Mais combien de saisons des pluies ces épaves rouilleront-elles encore avant qu’une grue ne vienne les soulever ? La question n’est pas seulement logistique, elle est profondément politique. Elle interroge le contrat social minimal : le droit de circuler paisiblement, le droit à une voirie dégagée, le droit de ne pas vivre entouré de déchets dangereux.
En attendant un hypothétique sursaut, les habitants de Binza Delvaux eux, continuent de slalomer entre les carcasses, le cœur serré par une colère muette. Chaque matin, ce même rituel absurde leur rappelle que la capitale congolaise, malgré ses élans de modernité, reste une ville où les problèmes les plus concrets restent enlisés dans le sable de l’inertie. La route, ce trait d’union entre les êtres, est devenue le théâtre d’une défaite quotidienne. Quand donc l’État choisira-t-il de la rendre au peuple ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
