Par une mise au point vidéo aussi tranchante que son habituel verbe en chaire, Moïse Mbiye a éteint vendredi soir, d’un seul souffle, plusieurs incendies médiatiques. Alors que les rumeurs enflaient sur un prétendu blocage à l’aéroport et la confiscation de son passeport, le pasteur et artiste aux millions de vues a balayé ces allégations d’un revers de manche. « Il y a des rumeurs comme quoi on m’a bloqué à l’aéroport, on m’aurait ravi mon passeport. C’est faux. Je me porte bien », a-t-il déclaré depuis Kinshasa, ajoutant que « le seul voyage que je prépare, c’est pour Accor Arena. » Un démenti laconique mais stratégique, qui a rapidement cédé la place à une profession de foi politique autrement plus retentissante.
Car Moïse Mbiye n’a pas simplement rétabli les faits sur sa situation personnelle : il a profité de cette séquence pour afficher un soutien sans équivoque au chef de l’État et à la Première Dame, ainsi qu’aux jeunes de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS), le parti présidentiel. Un positionnement qui prend la forme d’une adhésion totale au pouvoir en place, dans un contexte où les alliances entre le religieux et le politique sont scrutées avec une acuité jamais démentie. « Mes amis de l’opposition, désolé je ne suis pas dans votre camp et je ne serai jamais dans le camp de ceux qui combattent ce pays », a-t-il lancé, le ton à mi-chemin entre l’excuse feinte et la déclaration de guerre froide. Il n’a pas manqué de rappeler qu’il avait « écrit des chansons pour attaquer la rébellion et pour soutenir les initiatives du gouvernement », transformant son art en un instrument explicite de propagande étatique.
Cette sortie musclée contre l’opposition s’inscrit dans une stratégie de légitimation du discours officiel via des figures religieuses populaires. À Kinshasa, l’UDPS trouve en Moïse Mbiye un relais d’influence précieux, capable de toucher une jeunesse urbaine souvent désenchantée de la politique. Le pasteur, qui gère l’église Cité Béthel, ne se contente pas d’un appui déclaratif : il incarne une forme de dissuasion symbolique face aux velléités de contestation. La rhétorique de « ceux qui combattent ce pays » fait écho à la narrative gouvernementale qui assimile toute critique à une entreprise de déstabilisation. La manœuvre est habile : elle permet de délégitimer l’opposition non pas sur le fond, mais sur l’idée d’une félonie patriotique.
Mais Moïse Mbiye ne s’est pas arrêté à la scène politique. Il a également tenu à clarifier sa position vis-à-vis de l’Église de Réveil du Congo (ERC), pourtant le premier réseau des églises de réveil du pays. « Je ne suis pas membre de l’ERC », a-t-il martelé, avant de déplorer un climat de tensions entre responsables religieux, teinté « de beaucoup de méchancetés, des insultes. » Dans un surprenant geste d’humilité, il a déclaré : « Je ne veux pas qu’ils demandent pardon, moi je demande pardon. » Une posture qui tranche avec ses propos acerbes du 10 mai dernier, lorsqu’il avait qualifié certains pasteurs de « camp des Lépreux », dénonçant leur obsession politique pour le changement de la Constitution.
Cette querelle sémantique cache une fracture profonde au sein du monde religieux congolais sur la question constitutionnelle. Le 10 mai, du haut de sa chaire, Moïse Mbiye avait fustigé des réunions de pasteurs qui « prennent le vin, parlent de politique, pensent à une seule chose : changer la Constitution. Et c’est devenu un camp des Lépreux, ils ne bénissent plus personne. » Une attaque à peine voilée contre des figures de l’Église de Réveil du Congo qui, lors d’un forum à Kinshasa sous l’égide de l’évêque Ejiba Yamapia, avaient explicitement réclamé non pas une révision mais le remplacement pur et simple de la Constitution du 18 février 2006, avec en ligne de mire des mandats prolongés pour le président de la République. La riposte ne s’est pas fait attendre : Sony Kafuta, l’une des voix les plus écoutées de l’ERC, a catégoriquement rejeté cette initiative. L’Église catholique, quant à elle, fait blocage, rejoignant l’opposition qui promet des actions pour faire reculer ce projet. Moïse Mbiye se place ainsi au centre d’une nébuleuse politico-religieuse où chaque prise de position dessine les contours des batailles à venir.
Ce qui ressemble à un simple démenti de rumeurs est donc une démonstration de force et un alignement stratégique. En liant son sort à celui de l’UDPS, le pasteur joue une carte à haut risque. Sa notoriété en fait un atout pour le pouvoir, mais cristallise aussi les rancoeurs, aussi bien dans l’opposition que chez les religieux qui ne partagent pas son enthousiasme constitutionnel. Avec un artiste qui se mue en soldat politique et un pouvoir qui instrumentalise la foi, le Congo assiste à une confusion des genres où le sacré et le temporel s’entremêlent jusqu’à l’indistinction. Le prochain concert à l’Accor Arena sera-t-il une simple célébration musicale, ou une caisse de résonance pour le régime ? L’ambiguïté reste savamment entretenue.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
