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(DOSSIER)Prix élevés, pannes, lourdeur administrative : comment le .cd a perdu la confiance du numérique congolais

Le domaine national de la République démocratique du Congo devrait être un drapeau numérique. Mais pour beaucoup d’entreprises, de développeurs et d’hébergeurs, le .cd n’est plus une option naturelle : ils l’évitent, le remplacent par des .com, .net ou .org, ou renoncent simplement à l’utiliser. Prix élevés ou variables, administration lourde, renouvellements compliqués, absence d’automatisation claire et incidents DNS documentés ont transformé cette extension nationale en risque opérationnel. Le problème n’est pas le manque de compétences congolaises. Il est dans la gouvernance du registre.

Dans l’économie numérique, un nom de domaine n’est pas un simple accessoire marketing. C’est une adresse, une marque, une porte d’entrée vers les clients, un support de messagerie professionnelle, parfois une infrastructure critique. Quand une banque, une université, une start-up, un média ou une administration choisit son extension, elle ne choisit pas seulement deux lettres après un point. Elle choisit un niveau de confiance.

Pour la RDC, ces deux lettres sont .cd. Elles devraient incarner une présence congolaise sur Internet : claire, fiable, accessible, compétitive. Pourtant, sur le terrain, une partie des acteurs économiques et techniques ne veut plus les utiliser. Des entreprises, des développeurs et des hébergeurs préfèrent enregistrer un .com, un .net, un .org, ou des noms composés avec rdc, drc ou congo, plutôt que de construire leur identité numérique sur le domaine national.

Ce refus d’utiliser le .cd n’est pas anodin. Il traduit une perte de confiance. Et cette défiance n’est pas née d’une rumeur. Elle se nourrit de faits publics : incidents techniques graves, absence de plateforme moderne visible, procédures par email, informations WHOIS peu lisibles, tarifs difficiles à anticiper, témoignages d’hébergeurs découragés, renouvellements jugés incertains. Pour un développeur qui lance un produit, pour une PME qui crée sa boutique en ligne, pour une entreprise qui sécurise ses emails, l’incertitude est un coût.

La RDC ne manque pourtant pas de techniciens. Elle compte des ingénieurs réseaux, des administrateurs systèmes, des développeurs, des experts cybersécurité et des spécialistes DNS formés dans les universités congolaises, dans les entreprises locales et à l’international. Le paradoxe du .cd, c’est qu’un pays qui dispose de compétences humaines réelles laisse encore son extension nationale souffrir d’une image de lourdeur, de fragilité et d’opacité.

Une extension de souveraineté, gérée comme un service fragile

Le registre officiel du .cd est attribué à l’Office Congolais des Postes et Télécommunications, OCPT, selon la fiche de délégation de l’IANA. Cette fiche, mise à jour le 12 décembre 2025, indique comme gestionnaire l’OCPT, avec des contacts liés à la SCPT et trois serveurs de noms : pch.nic.cd, gransy-anycast1.nic.cd et gransy-anycast2.nic.cd. Le site officiel indique pour sa part que la SCPT, ex-OCPT, est l’opérateur habilité à accepter les enregistrements et les mises à jour des noms .cd.

Ce cadre institutionnel donne l’apparence d’une reprise en main nationale. Mais l’expérience utilisateur raconte autre chose. Le site nic.cd, au lieu de présenter une plateforme moderne d’enregistrement, de renouvellement, de modification DNS, de gestion de contacts et de support, affiche un message de migration du registre. Il invite les partenaires registraires à contacter le support par email pour “regagner” leur accès de registraire accrédité. Pour un registre national, cette présentation pose déjà une question : comment restaurer la confiance quand l’accès au système semble encore renvoyer vers une procédure manuelle ?

Un ccTLD moderne fonctionne comme une infrastructure industrielle. Les registrars doivent disposer d’interfaces stables, d’API, de procédures documentées, de délais prévisibles, d’un système de paiement et de renouvellement clair, d’un support traçable, d’un service WHOIS ou RDAP exploitable, de mécanismes de sécurité comme DNSSEC et, surtout, d’une gouvernance lisible. Le registre n’est pas seulement une administration. C’est une plateforme de confiance.

Or l’historique du .cd est marqué par des tensions anciennes. Dans son rapport de redélégation de 2011, l’IANA rappelle que le domaine a d’abord été délégué en 1997 à Interpoint SARL, une société basée en Suisse qui avait déjà opéré le .zr du Zaïre et fourni des services de registre à d’autres pays africains, dont le Burundi et le Rwanda. Lorsque le pays devient République démocratique du Congo et reçoit le code ISO CD le 14 juillet 1997, Interpoint demande le remplacement du .zr par .cd. La naissance technique du domaine national congolais se fait donc déjà hors du pays.

Les contestations commencent rapidement. En octobre 2000, le gouvernement congolais, via l’OCPT, signe un accord de coentreprise avec la société suédoise Bahnhof Infowerk AB pour exploiter le .cd, avec l’objectif de redéléguer le domaine au gouvernement et de confier l’opération technique à Bahnhof. En janvier 2001, Kinshasa écrit à l’ICANN pour protester contre une administration jugée illégale et irrégulière du domaine, expliquant que les opérations en cours sont menées par des personnes que le gouvernement ne reconnaît pas. Un mois plus tard, le gouvernement conclut un autre accord, cette fois avec l’allemand Key-Systems GmbH, pour créer “Key-Systems Congolais” et administrer les domaines .cd et .zr.

Le dossier devient alors un enchevêtrement de demandes concurrentes. L’ICANN constate que le .zr, appelé à disparaître, ne peut pas être redélégué de cette manière. Pour le .cd, elle cherche l’accord de l’opérateur reconnu. Elle apprend aussi qu’Interpoint a transféré des opérations effectives à Key-Systems sans que la procédure formelle de redélégation n’ait abouti. Des plaintes venues de RDC remontent sur la manière dont le domaine est géré. En 2002, le ministère congolais évoque une autre piste : faire porter le domaine par le ministère, avec Didier Kasole d’ISOC-Congo comme opérateur dans le pays. La même année, Key-Systems et Interpoint signent un contrat de transfert de données de registre, tandis que le ministère dit aux représentants de l’ICANN que le .cd a été “hijacked”, c’est-à-dire capturé ou détourné, et qu’il souhaite une gestion privée, multipartite et ancrée localement, avec des fonctions techniques confiées à l’Université de Kinshasa.

La confusion se poursuit pendant des années. En 2003, une demande de redélégation vers le président de l’ARPTC, avec Didier Kasole comme contact technique, est déposée puis close sans suite. En 2006, l’OCPT dépose une nouvelle demande appuyée par une décision ministérielle de 2005, mais l’IANA/ICANN ne parvient pas à obtenir les confirmations nécessaires auprès des contacts existants et proposés. Une autre demande est introduite fin 2006. En 2007, le contact historique Frederic Gregoire affirme ne pas s’opposer à la redélégation, tandis que le ministère indique que les représentants de l’OCPT n’ont pas qualité pour conduire seuls la procédure. Faute d’accord clair entre les parties, le dossier est de nouveau fermé.

En 2007, un protocole d’accord entre les gouvernements sud-africain et congolais mentionne explicitement la gestion du réseau du domaine .cd sous l’OCPT, et Telkom SA commence ensuite à assister l’OCPT. En 2008, l’OCPT dépose une nouvelle demande en expliquant que l’opérateur en place n’est pas coopératif et que la procédure doit être traitée comme une redélégation hostile. En 2009, Congo Internet Management affirme à l’ICANN qu’elle assure la gestion quotidienne du .cd, en vertu d’un accord de 2002 reconnu par le gouvernement congolais. L’OCPT, de son côté, met fin en décembre 2009 à l’accord avec CIM et exige le transfert de toutes les données et informations essentielles liées au .cd.

Ce n’est qu’en 2010 que le dossier se stabilise suffisamment pour aboutir. L’OCPT relance la demande de redélégation, fournit de nouveaux documents, consulte des acteurs locaux dont l’association des fournisseurs d’accès Internet de RDC, et présente un plan de transfert. L’IANA conclut finalement que la demande est soutenue par le gouvernement, que l’organisation proposée est basée en RDC, que l’opération doit revenir dans le pays, et que l’OCPT a fourni des éléments satisfaisants sur l’infrastructure technique et opérationnelle. La redélégation vers l’OCPT est alors recommandée. Cette chronologie montre que la question du .cd n’a jamais été purement technique : elle a toujours été institutionnelle, contractuelle, politique et économique.

Ce passif a un effet durable : les utilisateurs ne jugent pas seulement l’état actuel d’un service. Ils jugent sa continuité. Un domaine d’entreprise doit durer dix ans, quinze ans, vingt ans. Quand un registre donne l’image d’une succession de conflits, de migrations mal expliquées et d’outils incomplets, les acteurs les plus prudents cherchent une autre route.

Le prix : un premier filtre contre l’adoption

Le premier obstacle est financier. Le .cd n’est pas toujours hors de prix chez tous les revendeurs, mais son coût apparaît souvent élevé par rapport aux extensions internationales les plus courantes. Sur la page française de Gandi, le .cd est classé dans l’offre “Corporate” : l’enregistrement et le transfert sont disponibles “sur demande”, et le renouvellement est affiché à 168 euros par an. Planet-Work affiche de son côté 160 euros hors taxe pour l’achat, le renouvellement et le transfert. bNamed affiche un prix plus bas, autour de 51,91 dollars pour l’enregistrement et le renouvellement, mais ajoute un avertissement beaucoup plus grave : en raison de problèmes techniques au registre .cd, aucun nouveau domaine ne serait activé.

Ces écarts disent quelque chose du marché. Pour une grande entreprise, 160 euros par an peut sembler marginal. Pour une PME, une association, un étudiant, un développeur indépendant, un média local ou une start-up au début de son activité, ce montant compte. Surtout quand un .com ou un .org peut souvent être obtenu pour une fraction de ce prix, avec activation immédiate, renouvellement automatique, DNS intégré, API, facturation transparente et support standardisé.

Le problème n’est pas seulement le niveau du prix. C’est son rapport avec la qualité perçue du service. Un domaine cher peut être accepté si l’acheteur obtient en retour une forte garantie de stabilité, une interface robuste, un support efficace, une sécurité de haut niveau et une procédure claire. Le .cd, lui, donne trop souvent l’impression inverse : coût élevé chez certains registrars, disponibilité incertaine chez d’autres, activation non garantie, gestion manuelle et documentation limitée.

Le signal envoyé au marché est mauvais. Au lieu d’être l’extension naturelle du pays, le .cd devient une décision spéciale, parfois réservée aux marques qui doivent protéger leur nom, aux institutions qui veulent afficher leur ancrage national, ou aux clients capables de passer par des services corporate. Pour le développeur qui veut lancer vite, tester une idée, déployer une application ou vendre un service, la friction suffit à faire basculer vers .com.

Administration lourde : l’ennemi des développeurs

Le deuxième obstacle est administratif. Un nom de domaine moderne doit pouvoir être enregistré en quelques minutes. Il doit pouvoir être configuré sans échange d’emails, sans attente indéterminée, sans dépendance à une personne unique. Les développeurs travaillent avec des API, des tableaux de bord, des webhooks, des DNS managés, des certificats automatiques, des pipelines de déploiement. Ils ne peuvent pas construire une activité numérique sur un registre qui semble fonctionner au cas par cas.

Les plaintes publiques vont dans ce sens. En 2020, E-Journal Kinshasa a publié un entretien avec Mohamad Ibrahim, responsable de United S.A.S et acteur de l’hébergement à Kinshasa. Il y décrit un système d’enregistrement manuel, des demandes par email à la SCPT, l’absence d’interface de gestion et l’absence d’API comparable à celles des grandes extensions internationales. Il affirme aussi que son entreprise avait cessé d’offrir des noms .cd, faute de pouvoir travailler dans des conditions fiables.

Ce témoignage est important parce qu’il ne vient pas d’un observateur abstrait. Il vient d’un acteur dont le métier est précisément de vendre, héberger et administrer des services web. Quand ce type d’intermédiaire se retire du .cd, ce n’est pas seulement une vente perdue. C’est tout un réseau de distribution qui s’affaiblit. Les hébergeurs sont les relais naturels d’un domaine national. S’ils jugent le registre trop difficile à intégrer, le domaine national disparaît progressivement des offres proposées aux clients.

Pour les entreprises, cette lourdeur crée un risque opérationnel. Modifier les serveurs DNS, transférer un domaine, changer un contact, renouveler une expiration ou corriger une erreur ne doit pas dépendre d’un email sans accusé technique clair. Une entreprise qui perd son domaine peut perdre ses emails, son site, ses paiements, ses campagnes publicitaires, son référencement et parfois sa réputation. Dans ce contexte, la lenteur administrative devient un risque commercial.

Renouvellements compliqués : le risque le plus redouté

Le renouvellement est le moment de vérité d’un registre. Un domaine peut être cher, mais s’il se renouvelle automatiquement et sans surprise, le risque est contrôlable. À l’inverse, un domaine dont l’expiration est mal notifiée, mal documentée ou difficile à payer devient une bombe à retardement.

L’incident scpt-network.com a montré ce que peut produire une négligence de renouvellement à un niveau critique. En janvier 2021, le chercheur Fredrik Nordberg Almroth, cofondateur de Detectify, a expliqué avoir racheté un domaine utilisé dans les délégations de serveurs de noms du .cd. Selon son compte rendu technique, ce domaine était passé en statut d’expiration avancée, puis était devenu disponible. En le récupérant, il affirme avoir pu recevoir une partie importante des requêtes DNS destinées au .cd. Il dit avoir agi pour éviter qu’un acteur malveillant ne s’en empare.

TechCrunch a recoupé l’affaire et résumé le risque : un serveur de noms contrôlé par un attaquant peut permettre de rediriger du trafic, de faciliter des attaques d’interception, voire d’abuser de mécanismes de validation de certificats. Detectify indique que le problème a ensuite été corrigé par le retrait de la délégation vers le domaine compromis et le passage vers scpt-network.net.

Mais le récit ne s’arrête pas là. En novembre 2021, bNamed a signalé un nouvel incident lié à scpt-network.net, indiquant que la zone .cd était affectée parce que le domaine sous lequel les serveurs de noms étaient hébergés avait expiré. Même si cette source doit être lue comme un signal d’acteur privé, elle renforce une inquiétude centrale : le renouvellement de domaines critiques ne peut pas être traité comme une facture ordinaire.

Pour le public, ces épisodes peuvent paraître techniques. Pour les professionnels, ils sont rédhibitoires. Si le registre ou son infrastructure dépend de domaines intermédiaires qui peuvent expirer, alors le risque n’est pas seulement individuel. Il devient systémique. Un pays ne peut pas demander à ses entreprises de faire confiance à son extension nationale si l’infrastructure de cette extension a déjà été exposée par des erreurs aussi élémentaires.

Des pannes qui abîment la mémoire collective

Les incidents du .cd n’ont pas commencé en 2021. En janvier 2014, Radio Okapi rapportait les explications du ministre Kin-Kiey Mulumba devant l’Assemblée nationale, après l’inaccessibilité de certains sites publics fin 2013. Selon l’article, le problème était lié à un conflit de gestion autour du serveur et à une transition en cours.

En décembre 2020, EventsRDC signalait encore des problèmes touchant plusieurs sites en .cd, en évoquant un souci de connexion au niveau de la SCPT. La formulation du média est révélatrice : “une fois de plus”. Elle indique que, pour les observateurs du secteur, l’incident ne ressemblait pas à un accident isolé, mais à un épisode supplémentaire dans une série déjà connue.

Chaque panne laisse une trace. Les entrepreneurs se souviennent rarement des détails DNS, mais ils retiennent les conséquences : site inaccessible, client inquiet, email interrompu, prestataire incapable de donner un délai fiable. Dans un environnement où la confiance numérique est encore à construire, ces souvenirs pèsent lourd.

L’effet est cumulatif. Une entreprise qui a entendu parler d’un blocage en 2013, d’une gestion manuelle en 2020, d’un incident de sécurité en 2021 et d’un avertissement d’activation chez un registrar en 2026 n’a pas besoin d’une étude universitaire pour hésiter. Elle choisit l’extension qui lui semble la moins risquée.

Le refus d’utiliser le .cd, symptôme d’une confiance perdue

Il faut être prudent : il n’existe pas, à notre connaissance, de statistique publique officielle permettant de mesurer précisément combien d’entreprises et de développeurs ont abandonné le .cd ou refusent de l’utiliser. Mais plusieurs signaux convergent. Les témoignages d’hébergeurs indiquent que certains ont cessé de le proposer. Les prix et procédures affichés par des registrars internationaux montrent que l’extension n’est pas traitée comme un produit de masse facile à activer. Les incidents DNS ont donné au .cd une notoriété négative dans les milieux techniques. Et les pratiques visibles sur le web congolais montrent que beaucoup d’acteurs préfèrent contourner l’extension nationale avec des noms en .com ou des marques incluant rdc ou drc.

Les chiffres disponibles doivent être lus avec méthode. Le comptage privé de DomainMetaData, à manier avec prudence car il ne s’agit pas d’une statistique officielle du registre, recensait en décembre 2025 environ 5 208 domaines .cd connus et 4 090 actifs. Une autre source, Internet Society Pulse, donne pour 2026 un indicateur plus large de 10 241 domaines en .cd. L’écart entre ces bases rappelle qu’il faut éviter les conclusions trop mécaniques : selon la méthode de collecte, un domaine actif, résolvable, enregistré ou observé ne se compte pas toujours de la même manière.

Mais même avec l’indicateur le plus favorable, le potentiel semble sous-exploité. Internet Society Pulse estime la population de la RDC à 109,3 millions d’habitants en 2024 et mesure l’usage du .cd à 10 241 domaines en 2026. Cela représente environ 94 domaines .cd par million d’habitants. Cette proportion est faible pour un pays qui compte des administrations, des universités, des banques, des fintechs, des médias, des commerces, des ONG, une diaspora active et des milliers de développeurs.

La comparaison régionale renforce ce constat, sans en faire une preuve absolue. Selon la même source, la Tanzanie affiche 36 750 domaines en .tz, soit environ 536 domaines par million d’habitants si l’on rapporte ce chiffre à sa population 2024. L’Angola atteint 13 315 domaines .ao, soit environ 351 par million. Le Rwanda compte 8 399 domaines .rw pour 14,3 millions d’habitants, soit environ 589 par million. L’Ouganda est très proche en volume brut du Congo, avec 10 285 domaines .ug, mais pour une population plus de deux fois inférieure, ce qui donne environ 206 par million. La Zambie atteint 7 544 domaines .zm, environ 354 par million. Le Burundi, avec 3 857 domaines .bi, tourne autour de 275 par million. Même le Congo-Brazzaville, avec 4 081 domaines .cg, dépasse la RDC en intensité relative.

Deux voisins doivent être traités à part. Le Soudan du Sud ne compte que 877 domaines .ss dans Pulse, mais son État et son extension nationale sont beaucoup plus récents, ce qui en fait un point de comparaison faible pour la RDC. La Centrafrique affiche 25 923 domaines .cf, mais ce chiffre est lui aussi atypique : le .cf a été largement diffusé comme domaine gratuit via Freenom, parfois sans lien direct avec l’économie numérique centrafricaine. Il serait donc trompeur de le prendre comme modèle brut.

Ces comparaisons ont des limites : les politiques d’enregistrement varient, certains pays favorisent le second niveau direct, d’autres les sous-domaines sectoriels, les prix et les restrictions ne sont pas identiques, et les méthodes statistiques de Pulse agrègent des sources internationales. Elles permettent toutefois de poser une question simple : pourquoi le plus grand pays francophone du monde, avec une économie numérique en expansion et une population largement supérieure à celle de ses voisins, ne transforme-t-il pas davantage son extension nationale en réflexe pour ses entreprises et ses développeurs ?

La réponse probable n’est pas dans la taille du marché, mais dans la confiance. Les extensions nationales qui réussissent combinent identité locale et simplicité globale. Elles permettent à une entreprise nationale d’acheter son domaine aussi facilement qu’un .com, avec la garantie supplémentaire d’une présence locale. Le .cd devrait offrir cet avantage. Aujourd’hui, il donne encore trop souvent l’impression d’ajouter une couche de difficulté.

Ce n’est pas une crise de compétence

Il serait injuste et faux de transformer cette enquête en procès des informaticiens congolais. La RDC dispose d’excellents profils techniques. Des ingénieurs congolais administrent des réseaux complexes, travaillent dans la cybersécurité, développent des applications bancaires, gèrent des infrastructures cloud, enseignent l’informatique, construisent des produits pour le marché local et international. Beaucoup ont été formés en RDC, d’autres à l’étranger, et nombreux sont ceux qui combinent les deux trajectoires.

Le problème du .cd est ailleurs. Il est dans l’organisation du service public numérique, dans la clarté des responsabilités, dans la capacité à transformer un registre national en plateforme fiable, dans la séparation entre gouvernance politique et opérations techniques, dans l’ouverture aux registrars, dans la documentation, dans l’automatisation, dans la culture de la transparence.

Un bon registre ne dépend pas d’une personne héroïque. Il dépend d’une équipe, de processus, de redondance, d’audits, de tests, de plans de reprise, de monitoring, de contrats clairs, de SLA, de procédures publiques, d’une politique de prix et d’un dialogue permanent avec les hébergeurs, développeurs, entreprises, universités et administrations. Le talent individuel existe. Ce qui manque, c’est une architecture institutionnelle qui permette à ce talent de produire de la confiance.

La souveraineté numérique ne se décrète pas. Elle se prouve dans les détails : un renouvellement qui passe, une modification DNS qui s’applique, une API qui répond, un registrar qui intègre le service sans friction, un incident qui est documenté publiquement, une faille qui est corrigée avec un rapport post-mortem, un support qui donne un ticket, une entreprise qui peut dormir sans craindre de perdre son domaine.

Encadré : pourquoi DNSSEC et RDAP comptent

Deux sigles reviennent dans les discussions techniques autour des domaines : DNSSEC et RDAP.

DNSSEC est un mécanisme de sécurisation du DNS. Il permet de signer cryptographiquement les réponses DNS pour réduire les risques de falsification. Il ne règle pas tous les problèmes, notamment pas une gouvernance défaillante, mais il fait partie des bonnes pratiques attendues pour une extension nationale. Lors d’une vérification DNS effectuée le 14 mai 2026, une requête DS pour cd. auprès d’un serveur racine n’a pas retourné d’enregistrement DS, ce qui indique que le .cd n’apparaissait pas signé au niveau parent à cette date.

RDAP, lui, est le successeur moderne du WHOIS. Il permet d’obtenir des informations de registre dans un format standardisé, exploitable par des machines. Pour les registrars, les équipes de sécurité et les titulaires de domaines, un service RDAP clair facilite les contrôles, les enquêtes d’abus, les transferts et la transparence.

Dans un registre national moderne, ces éléments ne sont pas du luxe. Ils sont le minimum d’une infrastructure critique.

Réformer le .cd comme une infrastructure critique

La RDC a besoin d’une réforme profonde du .cd. Pas d’une campagne de communication. Pas d’un simple changement de logo. Une réforme opérationnelle.

Elle devrait commencer par une plateforme registrar moderne : création, renouvellement, transfert, modification DNS, gestion des contacts, historique des opérations, facturation, paiement en ligne, notifications d’expiration, double authentification, journalisation et support par tickets. Elle devrait inclure une API documentée, afin que les hébergeurs et revendeurs puissent intégrer le .cd dans leurs offres comme n’importe quelle extension concurrente.

Elle devrait aussi imposer une politique de prix claire. Si le .cd veut devenir populaire, il doit être abordable pour les PME, les développeurs, les associations, les écoles, les médias locaux et les entrepreneurs. Un tarif premium peut exister pour certains services, mais l’identité numérique nationale ne peut pas être enfermée dans une logique corporate. Le domaine national doit être un outil de diffusion, pas un produit de niche.

La réforme doit enfin traiter la sécurité comme une obligation publique. DNSSEC, audits indépendants, publication de rapports d’incidents, redondance des serveurs, contrôle des expirations critiques, procédures de crise, coordination avec l’IANA, l’ICANN, les points d’échange, les registrars et les acteurs locaux : tout cela doit devenir normal.

Le .cd peut redevenir un actif stratégique. Il peut servir aux entreprises qui veulent afficher leur ancrage congolais. Il peut renforcer la confiance dans les services publics. Il peut devenir un terrain de travail pour les ingénieurs congolais. Il peut financer un écosystème local de registrars, d’hébergeurs et de prestataires DNS. Il peut devenir un symbole positif de souveraineté numérique.

Mais pour cela, il doit d’abord cesser d’être perçu comme une complication.

Le choix des entreprises et des développeurs est rationnel. Ils ne refusent pas le .cd par manque d’attachement au pays. Ils refusent de l’utiliser parce qu’un nom de domaine est une dépendance critique, et qu’une dépendance critique doit être simple, prévisible et fiable. Aujourd’hui, les preuves publiques montrent que le .cd n’a pas encore regagné cette confiance.

La bonne nouvelle, c’est que rien de cela n’est irréversible. Les compétences existent. Les standards existent. Les outils existent. Les exemples existent. Ce qui manque, c’est une décision claire : traiter le .cd non comme une formalité administrative, mais comme une infrastructure nationale dont dépend une partie de l’avenir numérique congolais.

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