Un vent d’espoir souffle sur le paysage financier congolais. Samedi 9 mai, la coopérative Chahi a officiellement inauguré une nouvelle agence à Kinshasa, marquant un tournant stratégique après plus d’un demi-siècle d’ancrage à Bukavu, dans l’est tourmenté de la RDC. Cette ouverture à Kinshasa n’est pas qu’une simple expansion géographique : elle traduit une véritable opération de sauvetage économique à destination des populations déplacées par la guerre et une réponse audacieuse à la détérioration du climat sécuritaire qui paralyse les institutions financières du Kivu.
« Une grande institution mutualiste en RDC se doit d’avoir une agence à Kinshasa », a déclaré Patient Choya, directeur-gérant de la coopérative. « Après 50 ans d’existence, il était important de nous rapprocher des autorités et de la communauté. De nombreux membres ont refusé de collaborer avec les groupes armés, et il fallait que leur institution vienne les accompagner à travers des services de proximité. » Ces mots résonnent comme un manifeste : Chahi se place en rempart contre les forces qui menacent l’épargne populaire, offrant un nouveau foyer financier à ses adhérents.
Depuis le début de l’année 2025, la crise sécuritaire dans l’Est a contraint plusieurs banques et coopératives à fermer leurs portes à Goma et Bukavu, asséchant les canaux de crédit en RDC et privant des milliers de ménages d’un accès aux services financiers. La migration de la coopérative Chahi vers la capitale, décidée par son conseil d’administration, s’apparente à un exode économique planifié pour garantir la continuité du crédit RDC et protéger l’épargne des membres. Kinshasa, poumon administratif et économique du pays, offre des garanties sécuritaires plus solides, une condition sine qua non pour maintenir la confiance des épargnants et honorer les engagements de prêt.
L’implantation dans la mégapole vise un double objectif : d’une part, suivre et servir les milliers de déplacés de l’Est RDC qui ont fui les combats et se sont établis à Kinshasa ou dans sa périphérie, souvent démunis et coupés de leur réseau financier d’origine ; d’autre part, élargir la base de la coopérative en attirant de nouveaux segments comme les PME, les jeunes et surtout les femmes, ces « piliers de l’économie nationale » que le directeur-gérant a particulièrement citées. En misant sur l’éducation financière et le microcrédit, Chahi entend devenir un catalyseur d’inclusion financière, un défi majeur dans un pays où moins de 15% de la population adulte possède un compte bancaire formel.
Mais peut-on vraiment déplacer une institution enracinée depuis cinquante ans sans perdre son âme ? La coopérative Chahi répond par la fidélité à ses principes mutualistes. L’épargne collectée à Kinshasa continuera d’alimenter un fonds de crédit solidaire accessible aux membres, y compris ceux restés à l’Est. Ce mécanisme circulaire, où l’argent des uns sert les besoins des autres, reproduit le modèle traditionnel des tontines mais à une échelle institutionnelle. Il pourrait même renforcer la résilience des communautés déplacées en leur offrant des prêts à taux préférentiels pour relancer des activités génératrices de revenus – petit commerce, agriculture urbaine, artisanat – dans leur nouvel environnement.
L’arrivée de Chahi dans le paysage kinois intervient dans un contexte de forte concurrence entre institutions de microfinance, mais sa légitimité historique et son lien indéfectible avec les populations de l’Est pourraient lui conférer un avantage comparatif. « Nous voulons nous rapprocher de tout le monde », a insisté Patient Choya, esquissant ainsi une vision résolument inclusive. Il reste à voir comment cette stratégie sécuritaire se traduira dans les chiffres : l’ouverture d’une agence en zone stable permettra-t-elle de compenser les pertes d’activités dans l’Est ? Les déplacés, souvent économiquement fragiles, représenteront-ils un segment rentable pour la coopérative ?
Ces interrogations n’entament pas la détermination des dirigeants. En quittant provisoirement un sol miné par l’insécurité, Chahi fait le pari de la pérennité. Une chose est sûre : cette migration financière illustre la capacité d’adaptation d’un secteur mutualiste congolais qui, malgré les vents contraires, refuse d’abandonner ses membres. La coopérative Chahi, autrefois confinée au Kivu, s’offre désormais un nouveau chapitre dans la capitale, avec l’ambition de démontrer que même dans l’adversité, l’inclusion financière peut progresser, un crédit à la fois.
Article Ecrit par Amissi G
Source: radiookapi.net
