La Haute Cour militaire de la République démocratique du Congo a rouvert, ce mardi 21 avril 2026, l’examen de l’affaire en continuation opposant l’auditeur général au lieutenant-général Philémon Yav Irung. L’ancien commandant de la troisième zone de défense demeure poursuivi pour des faits qualifiés de trahison et d’incitation des militaires à commettre des actes contraires au devoir ou à la discipline. Cette reprise marque un tournant procédural après une suspension destinée à permettre l’examen approfondi de preuves digitales.
Le débat s’est focalisé sur la suite à réserver à la requête de réquisition du Conseil national de cyberdéfense (CNC). Cette instance spécialisée, rattachée à la Présidence de la République, avait été désignée pour analyser les téléphones du prévenu, détenus par l’auditorat général depuis son arrestation en 2022. Le ministère public estime que ces appareils pourraient receler des éléments essentiels à la manifestation de la vérité, en lien direct avec les accusations de trahison. Toutefois, la défense, menée par Me Parfait Kanyanga, a contesté la pertinence et le timing de cette expertise, arguant que près de quatre années de détention sans analyse approfondie affaiblissent la démarche. Le collectif d’avocats a finalement consenti au transfert, sous réserve qu’une contre-expertise indépendante soit ordonnée à l’issue des travaux du CNC, un service dont la neutralité est mise en doute.
L’instruction, toujours en cours, a permis l’audition de plusieurs officiers supérieurs cités comme renseignants. Les généraux Yangba Tene et Sylvain Ekenge ont ainsi relaté devant la juridiction militaire les déclarations du feu général Peter Chirimwami. Ce dernier aurait indiqué, lors d’une réunion au cabinet du gouverneur militaire Constant Ndima, que Philémon Yav lui avait montré un message provenant d’une partie rwandaise stipulant : « Chirimwami bloque nos affaires ». Pour le parquet, cette communication constituerait un indice sérieux relevant de l’infraction de trahison, assimilée à une participation à un mouvement insurrectionnel.
Un autre témoignage, celui du général de brigade Mwehu Lumbu Evariste, ancien commandant du secteur opérationnel Sukola II Sud/Sud-Kivu, a retenu l’attention de la cour. Interrogé sur une conversation tenue à Goma avec le prévenu, il a confirmé que ce dernier lui avait tenu des propos jugés démobilisateurs : « Toi, général Mwehu, tu es tout le temps au front. La victoire remportée va profiter à ces Bangala. Toi, on ne te verra pas ». Le général Mwehu a reconnu devant les juges que de tels discours étaient de nature à décourager les troupes. Le ministère public y voit la matérialité de l’infraction d’incitation des militaires à commettre des actes contraires au devoir ou à la discipline.
L’audition du général d’armée à la retraite Célestin Mbala Munsense, ancien chef d’état-major des FARDC, s’est quant à elle déroulée à huis clos. Cette mesure exceptionnelle a été dictée par la nécessité de prévenir la divulgation de secrets de défense, dans un contexte de guerre d’agression imputée au Rwanda via la rébellion du M23. Par ailleurs, le lieutenant-général Fall Sikabwe a déclaré que le général Yav figurait sur une liste d’officiers ciblés par le Rwanda, une analyse que le ministère public ne partage pas, faute de preuves corroborantes.
Une question centrale plane sur ce procès pour trahison en RDC : où sont les preuves matérielles ? Depuis l’ouverture de cette affaire complexe, l’auditorat général n’a pas encore produit d’élément tangible étayant directement l’accusation de trahison retenue contre le lieutenant-général. Cette absence conforte la stratégie de la défense, qui soutient avec constance que son client est étranger aux griefs formulés et clame son innocence. Comment la justice militaire peut-elle fonder un verdict sur des présomptions et des témoignages, en l’absence de pièces concrètes ?
La Haute Cour militaire poursuit donc son travail d’instruction, à la recherche d’éléments à charge et à décharge. Les prochaines audiences devraient être consacrées à l’avancée des expertises cybernétiques et, potentiellement, à la discussion sur l’ordonnance d’une contre-expertise. L’issue de cette affaire Yav Irung, suivie avec attention par les observateurs de la justice militaire RDC, dépendra de la capacité des parties à étayer leurs positions devant une juridiction soucieuse du strict respect des formes. Le procès Philémon Yav demeure un test pour l’appareil judiciaire congolais dans le traitement des dossiers sensibles impliquant de hauts gradés.
Article Ecrit par Cédric Botela
Source: Actualite.cd
