Plus de cinq mois après la signature symbolique de l’accord-cadre de Doha, censé ouvrir la voie à une paix durable dans l’Est de la République Démocratique du Congo, le constat est amer. Le processus de Doha, cette initiative de médiation qatarie visant à résoudre les tensions entre Kinshasa et la rébellion de l’AFC/M23 RDC, est aujourd’hui figé dans un silence assourdissant, tandis que les combats redoublent d’intensité dans les Kivus. Cette paralysie, officiellement attribuée à la tourmente géopolitique au Moyen-Orient, interroge sur la capacité de la communauté internationale à prioriser une crise pourtant vieille de plusieurs décennies.
La Ministre d’État des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, a levé un coin du voile sur cet immobilisme. Pointant des « raisons géopolitiques et d’actualité » extérieures au processus, elle a implicitement reconnu que l’attention du médiateur, l’État du Qatar, est accaparée par les soubresauts dans sa propre région. Cette justification, bien que factuelle, sonne comme un aveu de la fragilité intrinsèque d’une médiation Qatar RDC dont l’efficacité semble tributaire d’une stabilité mondiale souvent illusoire. Dans ce contexte, l’attachement réaffirmé de Kinshasa au processus ressemble-t-il à un acte de foi ou à une stratégie de gain de temps ?
Face à cette impasse, une nouvelle piste émerge discrètement des couloirs diplomatiques : la Suisse. Évoquée par le porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya comme un possible lieu de reprise des négociations paix Est Congo, cette hypothèse traduit une recherche fébrile de solutions de contournement. Le déplacement éclair du Président Félix Tshisekedi à Doha ce 2 avril, officiellement pour témoigner sa solidarité avec l’Émirat, avait sans nul doute pour objectif sous-jacent de relancer une machine diplomatique à l’arrêt. Si les deux dirigeants ont « partagé leur préoccupation » face à la dégradation sécuritaire, les mots peinent à masquer l’absence de percée tangible.
Cette paralysie diplomatique survient dans un climat sécuritaire explosif. Les violents affrontements entre les FARDC et l’AFC/M23, appuyée par Kigali selon Kinshasa, se poursuivent sans relâche sur plusieurs fronts du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Chaque jour de retard dans la mise en œuvre de l’accord-cadre, dont seuls deux protocoles sur huit ont été signés, aggrave la méfiance et creuse le fossé entre les belligérants. La rébellion, de son côté, accuse Kinshasa de chercher une solution militaire tout en proclamant son ouverture au dialogue. Ce double discours perpétuel alimente le cycle de la violence et plonge les populations civiles dans un cauchemar sans fin.
L’accord-cadre lui-même, présenté en son temps comme une « colonne vertébrale » pour la paix, risque de se transformer en simple document d’intention. Les protocoles sur le cessez-le-feu ou la libération des prisonniers signés fin 2025 sont lettre morte. Comment, dans ces conditions, engager sereinement des discussions sur les chapitres autrement plus sensibles que sont les réformes institutionnelles, les arrangements sécuritaires ou la question de la citoyenneté ? Le processus de Doha se trouve pris en tenaille entre l’urgence d’une situation humanitaire catastrophique et la lenteur calculée de la realpolitik.
La possible relocalisation des pourparlers en Suisse représente-t-elle une lueur d’espoir ou un simple changement de décor pour un même scénario de blocage ? La question reste entière. Elle révèle surtout la difficulté à construire une paix durable lorsque les dynamiques du conflit Nord-Kivu Sud-Kivu sont continuellement surdéterminées par des enjeux régionaux et internationaux plus larges. Le président Tshisekedi, qui avait fait de la pacification de l’Est un pilier de son mandat, joue désormais une partie complexe où le temps diplomatique perdu se paie cash sur le terrain par du sang et des larmes. L’échec à relancer les négociations paix Est Congo ne serait pas seulement un revers diplomatique ; il pourrait durablement miner la crédibilité de son gouvernement face à une population exténuée par la guerre. La balle est désormais dans le camp des médiateurs et des parties prenantes : sauront-ils saisir le momentum, fût-il helvétique, ou assisterons-nous, impuissants, à l’enterrement de première classe d’un processus qui avait suscité tant d’espoirs ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
