Ce jeudi 28 mai, alors que le soleil déclinait sur la prison centrale de Bandundu, un événement inhabituel est venu briser la routine de l’enfermement. Plus de 300 détenus, hommes et femmes aux regards souvent éteints par la faim, ont soudainement vu défiler des plateaux fumants, chargés de riz, de légumes et surtout de généreuses portions de viande. La communauté musulmane Ahmadiyya, guidée par son engagement humanitaire, venait de transformer la cour poussiéreuse en un espace de partage, rappelant que la Tabaski, l’Aïd-ul-Adha, n’est pas qu’une fête de sacrifices, mais aussi un appel vibrant à la solidarité avec les plus fragiles. « C’est la première fois que je mange de la viande depuis six mois. Dieu bénisse ces gens », murmure un prisonnier anonyme, la voix empreinte de gratitude et d’une dignité retrouvée le temps d’un repas. Un témoignage qui en dit long sur les conditions de détention dans cette prison du Kwilu.
L’action, orchestrée avec l’appui logistique de l’ONG Humanity First RDC, a pris une ampleur remarquable : 13 bœufs et 53 chèvres et moutons ont été égorgés selon les rites, une viande distribuée non seulement aux détenus, mais aussi aux membres nécessiteux de la communauté musulmane de Bandundu, à leurs familles, ainsi qu’aux indigents des localités voisines comme Mushie, Nioki, Bagata et Camp Banku. Dans une région où la pauvreté ronge les foyers, ce geste de charité a irrigué des centaines de vies, rappelant que la province du Kwilu, malgré ses difficultés, n’est pas totalement abandonnée par les élans de générosité. La communauté Ahmadiyya, connue pour son interprétation pacifique de l’Islam, a ainsi matérialisé l’un des piliers de sa foi : « Aucun d’entre vous n’est véritablement croyant tant qu’il n’aime pas pour son frère ce qu’il aime pour lui-même », citent souvent leurs imams.
Cette fête du sacrifice, qui commémore la soumission d’Abraham à Dieu, impose aux fidèles qui en ont les moyens de partager la viande des bêtes sacrifiées avec les pauvres. Mais au-delà du rite, c’est toute une philosophie de l’action sociale qui s’est déployée ici. Humanity First, organisation internationale non gouvernementale, non politique et non confessionnelle, a mis à profit son expertise en assistance médicale, en sécurité alimentaire et en approvisionnement en eau pour appuyer cette distribution. Présente dans plus de 91 pays, cette ONG fait de la protection de la vie et de la dignité humaine son cheval de bataille. À Bandundu, elle a une fois de plus démontré que la charité transcende les barrières, mais cette opération soulève des questions dérangeantes : pourquoi une prison d’État doit-elle dépendre d’une communauté religieuse pour offrir un repas digne à ses pensionnaires ?
Les prisons congolaises sont tristement célèbres pour leur surpopulation, leurs infrastructures délabrées et surtout la malnutrition qui y règne. À la prison centrale de Bandundu, comme dans beaucoup d’autres, les détenus survivent souvent avec moins d’un dollar par jour pour se nourrir, une situation que les organisations de défense des droits humains ne cessent de dénoncer. Alors, quand la communauté Ahmadiyya et Humanity First RDC offrent 300 repas chauds, c’est à la fois une bénédiction et un cri d’alarme. Les témoignages recueillis montrent un mélange de joie et d’amertume : « On nous traite moins bien que des bêtes, puis soudain, des inconnus nous montrent que nous sommes encore des humains », lâche un autre détenu. Ce geste de charité, aussi admirable soit-il, devient malgré lui un miroir tendu à une administration pénitentiaire défaillante, incapable d’assurer le minimum vital à ceux qu’elle prive de liberté.
Pourtant, l’impact de cette journée ne se limite pas aux murs de la prison. Dans les quartiers pauvres de Bandundu, des familles entières, souvent oubliées des programmes sociaux, ont pu rompre le jeûne avec une nourriture qu’elles n’auraient jamais pu s’offrir. La communauté musulmane, minoritaire mais active dans la région, a renforcé ce jour-là des liens intercommunautaires précieux. « La Tabaski, ce n’est pas seulement égorger un mouton, c’est partager l’espoir », explique un responsable local de l’Ahmadiyya. Et cet espoir, aussi éphémère soit-il, a le mérite de rappeler que le Kwilu, terre de contrastes, recèle aussi des trésors de solidarité loin des projecteurs de Kinshasa. Mais il faudrait plus qu’une distribution annuelle pour éteindre la faim structurelle qui sévit dans ces territoires.
En définitive, ce 28 mai 2025 restera gravé dans les mémoires des bénéficiaires comme un moment de répit, une parenthèse humanitaire dans un quotidien de privations. La charité de la communauté Ahmadiyya, avec le soutien d’Humanity First, interroge sur les responsabilités collectives : à quand une prise en charge digne des détenus par les pouvoirs publics ? La société civile et les mécènes peuvent-ils suppléer indéfiniment l’État ? Si ces questions restent sans réponse, les ventres pleins de 300 prisonniers ce soir-là résonnent comme un plaidoyer silencieux pour une justice plus humaine. Et en attendant des jours meilleurs, l’odeur de la viande grillée flotte encore, comme une promesse qu’il suffit parfois de peu pour restaurer l’humanité là où on l’avait oubliée.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
