Kinshasa, poumon économique et politique de la République démocratique du Congo, donne l’impression d’une métropole à bout de souffle. Entre les montagnes d’immondices qui colonisent les artères, les bouchons kilométriques qui transforment les déplacements en calvaires quotidiens et les chantiers routiers éternellement inachevés, le ras-le-bol des Kinoises et Kinois a trouvé un écho à l’Assemblée provinciale. Mercredi 20 mai, le député provincial Aubain Mukanu Isukama a déposé une question orale Kinshasa au gouverneur Daniel Bumba, l’obligeant à rendre des comptes sur la gestion opaque des dépenses publiques.
Élu de la commune de Mont-Ngafula, Aubain Mukanu n’a pas mâché ses mots. « Nous refusons de rester silencieux face à l’effondrement progressif de la gouvernance Kinshasa », a-t-il lancé, selon des propos rapportés en séance plénière. L’interpellation, bien que constitutionnelle, revêt un caractère presque exceptionnel tant la majorité provinciale fait bloc derrière l’exécutif. Pourtant, le ton martial de l’élu traduit une fracture qui pourrait n’être que la partie émergée de l’iceberg.
Les griefs ne datent pas d’hier. Kinshasa, ville tentaculaire de plus de quinze millions d’âmes, souffre d’une insalubrité chronique, d’une insécurité galopante et d’une instabilité des services publics que même les plus optimistes peinent à nier. Mais ce qui a poussé le député à recourir à cet outil parlementaire, c’est la dissonance entre le discours officiel et la réalité vécue. Alors que le gouverneur Daniel Bumba vante régulièrement les avancées de son programme, la capitale s’enfonce. Les routes que l’on promettait bitumées restent des cratères, les marchés anarchiques prospèrent, et les fonctionnaires provinciaux accusent plusieurs mois d’arriérés de salaires.
Au cœur de la question orale, une interrogation lancinante : où passent les milliards de francs congolais mobilisés au titre du budget ? « Le peuple a le droit de savoir où vont les recettes publiques et qui contrôle les fonds engagés dans les grands projets », a insisté Aubain Mukanu. L’élu pointe du doigt les « dépenses de prestige » et les chantiers somptuaires qui se poursuivent en dépit de la déliquescence ambiante. Comment justifier la construction d’une nouvelle résidence officielle pour le gouverneur, la rénovation de celle du président de l’assemblée provinciale ou encore le projet de siège flambant neuf pour le Parlement provincial, alors que Kinshasa croule sous les détritus et que la circulation est paralysée ? Ces réalisations, pourtant marqueurs de puissance politique, viennent percuter de plein fouet l’exigence de redevabilité.
La démarche de l’élu de Mont-Ngafula n’est pas qu’un accès de colère. Elle met en lumière le déficit criant de transparence dans l’exécution budgétaire. « Où sont les rapports d’exécution budgétaire ? Où sont les résultats visibles pour la population ? », a-t-il martelé. Ces questions rhétoriques résonnent comme un défi lancé à l’exécutif provincial de publier des données vérifiables. À l’heure où Kinshasa ambitionne de devenir une vitrine pour le chef de l’État, l’absence de communication financière nourrit la défiance et alimente le soupçon de gabegie.
Sur le plan politique, cette sortie inhabituelle pourrait ébranler la majorité provinciale. Daniel Bumba, installé depuis peu, joue sa crédibilité. Ignorer la question orale serait un aveu de faiblesse ; y répondre évasivement pourrait aggraver la fracture avec une partie de l’assemblée. Le gouverneur devra donc trouver un équilibre entre la défense de son bilan — encore maigre — et la reconnaissance de lacunes. Car si un élu de la majorité ose défier l’exécutif, qu’en sera-t-il de l’opposition, qui ne manquera pas d’amplifier le débat ?
La population, elle, observe. Pour beaucoup de Kinois, cette question orale est une rare éclaircie dans un ciel plombé par l’indifférence apparente des dirigeants. Mais ils savent aussi que les mots ne retirent pas les poubelles des rues ni ne fluidifient la circulation. Le test viendra des réponses concrètes — ou de leur absence. Le règlement intérieur de l’organe délibérant accorde un délai au gouverneur pour fournir des explications. Passé ce délai, les députés pourraient durcir le ton, voire envisager des mécanismes de contrôle plus coercitifs.
En définitive, la question orale Kinshasa d’Aubain Mukanu agit comme un révélateur. Elle expose au grand jour les contradictions d’une gouvernance Kinshasa qui préfère souvent l’affichage à l’action. Elle rappelle que la légitimité des élus ne se mesure pas aux inaugurations tape-à-l’œil, mais à la capacité d’améliorer le quotidien. Alors que le gouverneur Bumba prépare sa réponse, une certitude demeure : Kinshasa étouffe, et chaque jour sans solution supplémentaire érode un peu plus le contrat de confiance entre les gouvernants et les gouvernés.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
