En République démocratique du Congo, la flambée d’Ebola prend une tournure de plus en plus inquiétante. Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a annoncé que 600 cas suspects et 139 décès suspects ont déjà été recensés. Et ces chiffres ne sont probablement que la partie émergée de l’iceberg. « Nous nous attendons à ce qu’ils augmentent dans les prochains jours », a-t-il prévenu, avec la gravité de celui qui sait que chaque heure compte.
Derrière ce bilan, c’est tout l’est de la RDC qui retient son souffle. Car si le comité d’urgence de l’OMS, réuni le 20 mai, a estimé que la situation ne constitue pas encore une urgence pandémique mondiale, le risque a été jugé « élevé » aux niveaux national et régional. En clair, le virus ne menace pas (encore) la planète, mais il met en danger des millions de Congolais et leurs voisins.
La riposte sanitaire en RDC se déroule dans un contexte d’une extrême complexité. Imaginez un pompier appelé sur un incendie, mais dont l’échelle ne peut pas atteindre le bâtiment parce que la rue est barrée par des combats. C’est exactement ce que vivent les équipes médicales dépêchées sur l’épicentre de l’épidémie. L’Est congolais est le théâtre d’un conflit armé persistant où le groupe rebelle AFC/M23, soutenu selon Kinshasa par le Rwanda voisin, contrôle ou conteste des pans entiers de territoire. Comment organiser le suivi des contacts, vacciner les sujets exposés ou enterrer dignement et sans risque les victimes, quand les routes sont minées par l’insécurité ?
Pour bien comprendre l’enjeu, rappelons comment Ebola se transmet. Fièvre brutale, douleurs musculaires, vomissements, puis parfois hémorragies : le virus se propage par les fluides corporels. Un simple contact avec une dépouille peut déclencher une cascade de contaminations. D’où la nécessité absolue d’isoler rapidement les malades et de retracer tous leurs contacts. Mais quand les villageois fuient, terrorisés autant par les obus que par la maladie, ces gestes vitaux deviennent presque impossibles.
Le ministre congolais de la Santé a d’ailleurs haussé le ton. Il déplore des restrictions imposées par le Rwanda et les États-Unis, qu’il considère comme une violation du règlement sanitaire international. Sans les nommer précisément, il pointe les mesures qui limitent la circulation des personnels et du matériel médical, aggravant une réponse déjà asphyxiée par les affrontements. Et il faut le dire nettement : sans accès libre et sécurisé, la lutte contre l’épidémie d’Ebola en RDC ressemble à un corps à corps dans le noir.
Pourtant, la RDC n’en est pas à sa première bataille contre ce virus. Le pays a affronté une dizaine d’épidémies, et a même réussi à endiguer celle de l’Est en 2018-2020 malgré un conflit similaire. Mais aujourd’hui, l’implication du M23 pèse d’un poids particulier. La crispation diplomatique avec Kigali et la résurgence des combats compliquent davantage la riposte sanitaire en RDC. Les équipes de vaccination doivent parfois négocier des corridors humanitaires avec des groupes armés – une aberration quand la santé publique devrait primer sur les intérêts géopolitiques.
Le mot d’ordre des autorités sanitaires congolaises reste la vigilance. Se laver les mains, éviter les contacts avec des personnes malades, signaler tout cas suspect. Mais quand le conflit vous empêche d’atteindre un centre de santé, ces recommandations sonnent creux. Le véritable vaccin, en ce moment, ce serait un cessez-le-feu permettant aux soignants de faire leur travail.
En attendant, les 600 cas suspects d’Ebola et les 139 décès ne sont pas de simples statistiques. Ce sont des pères, des mères, des enfants. La communauté internationale est interpellée. Il est temps d’exiger des conditions de travail décentes pour les héros de la lutte, en blouse blanche ou en treillis. Car la santé n’a que faire des frontières et des balles.
Article Ecrit par Amissi G
Source: Actualite.cd
