Près de quinze jours se sont écoulés depuis la décision du commandement des Forces Armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) de fermer l’axe stratégique de la route nationale numéro 5, reliant Uvira à Bukavu, dans la province du Sud-Kivu. Ce blocus, justifié par des impératifs sécurités pour contrer d’éventuelles infiltrations, se transforme en véritable étau économique pour toute une région. Les premières estimations des pertes commerciales se chiffrent déjà en centaines de milliers de dollars, révélant une crise économique naissante aux conséquences potentiellement dévastatrices. Comment une mesure défensive peut-elle engendrer un tel effet domino sur la prospérité locale ?
Le secteur du commerce transfrontalier, véritable colonne vertébrale de l’économie du Sud-Kivu, est le premier et le plus durement touché par cette fermeture de la route nationale 5. Des cargaisons entières de denrées périssables – fruits, légumes, produits manufacturés – stationnées dans des entrepôts de fortune à Sangé, sont aujourd’hui condamnées à la pourriture. Ces marchandises, destinées aux marchés rwandais, tanzaniens, burundais et à la consommation locale d’Uvira, représentent un capital évaporé. Pour de nombreux opérateurs économiques, cette situation est synonyme de faillite annoncée. « C’est un coup de massue pour notre trésorerie », confie un commerçant sous couvert d’anonymat, évoquant des crédits à taux usuriers contractés pour financer ces stocks, et désormais impossibles à rembourser. L’engrenage des pertes s’accélère, menaçant la solvabilité de toute une chaîne d’acteurs, des grossistes aux petits revendeurs.
Cette fermeture de l’axe routier par les FARDC pose avec acuité la question de la stratégie militaire et de ses externalités négatives sur la vie civile. Des voix de la société civile, comme celle portée par l’ONG Machozi ya Raia, s’élèvent pour interroger l’efficacité d’une approche purement défensive. « Pourquoi les forces régulières ne pourraient-elles pas recourir à des stratégies intelligentes et offensives pour reprendre les zones occupées, plutôt que de paralyser la vie économique de deux pôles urbains majeurs ? », questionne un de leurs animateurs. Cette interrogation met en lumière le dilemme entre sécurité immédiate et développement à long terme. La fermeture physique d’un corridor commercial vital ressemble à un amputement économique, une solution dont le remède semble pire que le mal qu’elle prétend combattre. La recherche d’un équilibre entre ces impératifs est désormais urgente.
L’interdépendance socio-économique entre Bukavu et Uvira, souvent décrite comme un écosystème binational, est aujourd’hui gravement perturbée. Les échanges commerciaux en RDC sur cet axe ne sont pas de simples flux de marchandises ; ils incarnent la circulation du sang financier qui oxygène les deux villes. Bukavu, capitale provinciale, dépend des approvisionnements et du dynamisme du bassin d’Uvira, porte vers l’Est africain. À l’inverse, Uvira tire une partie substantielle de sa prospérité de sa connexion avec le marché plus large de Bukavu. La rupture de ce lien crée une crise en cascade : inflation des prix des produits de première nécessité à Bukavu due à la pénurie, et effondrement des revenus à Uvira faute de débouchés. Cette paralysie des échanges commerciaux RDC-Burundi-Tanzanie via ce corridor est un signal d’alarme pour la stabilité macro-économique régionale.
À l’heure où la croissance nationale cherche des relais de résilience, la fermeture prolongée de la RN5 agit comme un frein brutal. Les pertes subies par les commerçants d’Uvira et Bukavu ne se limitent pas à un simple trou dans la caisse ; elles érodent la confiance des investisseurs, dissuadent les initiatives entrepreneuriales et précipitent des ménages entiers dans la précarité. La crise économique au Sud-Kivu, amplifiée par ce blocus, risque de créer un terreau fertile pour les mêmes tensions que les autorités cherchent à contenir. La perspective d’une réouverture conditionnée à une sécurisation totale du territoire paraît dès lors contre-productive. Une solution alternative, mêlant présence militaire renforcée et libre circulation sous escorte, mériterait d’être explorée pour désamorcer cette bombe à retardement économique. L’enjeu dépasse la simple fluidité du trafic ; il touche à la crédibilité de l’État à protéger à la fois ses citoyens et leurs moyens de subsistance.
Article Ecrit par Amissi G
Source: radiookapi.net
