« Nous l’avons découvert par les réseaux sociaux. » Cette phrase, prononcée par Jacques Kabwit, commissaire général de l’Observatoire africain de la sanction positive (OASP), résume à elle seule l’étonnant parcours qui a mené, dimanche dernier à Kinshasa, à la remise du Grand prix mondial pour la paix au prophète Jules Mulindwa. Dans une salle de la capitale, cet homme d’Église, jusqu’alors peu connu des grandes instances, a été couronné pour son engagement en faveur de la paix en RDC, notamment dans les provinces de l’Est ravagées par les conflits. Une cérémonie qui soulève autant d’espoirs que de questions sur les véritables leviers de la pacification.
Le récit de Jacques Kabwit est révélateur. L’organisation a identifié le lauréat via sa présence et ses actions visibles sur les plateformes numériques, comparant son « combat pour la concorde » à celui d’autres figures religieuses. « Nous avons remarqué qu’il a beaucoup lutté », a-t-il insisté, justifiant ce choix par un soutien tant financier que spirituel apporté aux populations vulnérables et aux militaires « au front ». Cette récompense paix Kinshasa se veut donc un plaidoyer, une volonté de porter à l’international le modèle d’un engagement né dans le digital et ancré dans le concret des souffrances congolaises.
Mais au-delà de la distinction individuelle, cette cérémonie met en lumière une réalité plus vaste et plus âpre. Que signifie la paix dans un pays où la guerre, justement, a interrompu les subsides de l’État à des organisations comme l’OASP ? Kabwit le concède sans détour : « Nous nous sommes débrouillés. » Les insignes et les trophées n’ont, selon ses dires, été financés par aucun franc du lauréat, mais par la débrouillardise d’hommes confrontés à la fin des financements publics. « C’est une façon pour nous aussi de lutter contre la guerre », explique-t-il. Une lutte pour survivre, pour exister, et pour continuer à désigner des symboles d’espoir quand les moyens institutionnels font défaut. Cette autofinancement forcé n’est-il pas le triste miroir de l’engagement citoyen qui pallie les carences de l’État ?
L’attribution de ce grand prix interroge aussi sur les nouveaux chemins de la légitimité. Faut-il voir dans cette consécration de Jules Mulindwa la puissance montante des influenceurs religieux et sociaux, dont l’audience se construit en dehors des canaux traditionnels ? Dans un contexte où la défiance envers les institutions est palpable, la figure de l’homme de Dieu, actif sur le terrain et visible en ligne, devient-elle l’archétype du nouveau pacificateur ? L’Observatoire africain de la sanction positive a, en tout cas, acté ce glissement en sanctuarisant une notoriété née sur les réseaux. Est-ce une reconnaissance pionnière ou un effet d’annonce dans le paysage complexe de la médiation pour la paix ?
Le geste est fort, indéniablement. Il vise à mettre en lumière des acteurs de l’ombre et à injecter une dose de reconnaissance morale dans un processus de paix souvent miné par la realpolitik et la violence. Honorer ceux qui soutiennent les populations et les soldats dans la tourmente, c’est rappeler que la paix ne se décrète pas seulement dans les bureaux, mais se vit et se nourrit dans les communautés. Cependant, ce couronnement laisse en suspens des questions cruciales. Comment s’assurer que ce plaidoyer international dépassera le stade symbolique ? Comment transformer cette récompense paix Kinshasa en actions durables et en ressources concrètes pour les zones en conflit ?
La cérémonie de dimanche à Kinshasa a peut-être, avant tout, offert une parabole moderne de la République Démocratique du Congo. Celle d’un pays où la société civile et les figures morales doivent se « débrouiller », inventer leurs propres récompenses et leurs propres tribunes, face à un État fragilisé. En décernant son Grand prix mondial pour la paix à Jules Mulindwa, l’OASP a sans doute voulu faire bien plus qu’honorer un homme. Elle a tenté de jeter une lumière, fut-elle temporaire, sur les chemins sinueux et résilients par lesquels une nation meurtrie continue de croire, et d’œuvrer, pour sa propre pacification. Le vrai test commence maintenant : celui de la transformation de cet hommage en onde de choc positive pour l’Est du pays. La paix mérite-t-elle seulement un prix, ou exige-t-elle, en priorité, des moyens à la hauteur des sacrifices consentis chaque jour ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
