Dans l’obscurité feutrée d’une salle où l’air vibre d’attente, un homme se dresse, silhouette sculptée par la lumière crue des projecteurs. Ses dreadlocks oscillent au rythme de sa respiration, tandis que ses mains serrent le micro comme un griot étreindrait les cordes d’une harpe ancestrale. Will Poetizia, slameur originaire de Goma et désormais figure montante de la scène kinoise, ne déclame pas : il incarne. Chaque mot, chaque silence devient un pont jeté entre les plaies béantes de l’Est congolais et l’espoir têtu d’une génération en quête de rédemption.
L’Est en strophes : quand le slam devient catharsis
« Au lac de nos larmes » – titre évocateur de sa dernière création – n’est pas un simple spectacle. C’est une traversée. À bord de ce « bateau-thérapie » comme il le nomme lui-même, le public embarque pour un périple au cœur des tourments du Kivu. Les métaphores aquatiques y dansent avec une cruelle poésie : « Nos pleurs ont creusé leur propre géographie, » murmure-t-il, voix empreinte d’une colère contenue.
« Le Lac des larmes n’est pas une image, c’est notre réalité. Ces trois décennies de sang versé ont tracé leur lit dans notre chair. »
La paix en contrepoint : un manifeste artistique
Loin des discours convenus sur la réconciliation, Will Poetizia cisèle une pensée subversive. Sa formule choc – « Nous n’avons pas besoin de paix, nous avons besoin de cohabiter » – résonne comme un défi lancé aux vieux démons des conflits cycliques. Lors de sa performance au Centre culturel Andrée Blouin, ce paradoxe a pris chair : entre textes amoureux et improvisations brûlantes, l’artiste a démontré que le slam congolais peut être à la fois miroir et marteau.
« Nos mots sont des semences plantées dans le béton des indifférences, » confie-t-il, évoquant son album « Âme fugitive » comme un acte de résistance linguistique.
Kisangani-Kinshasa : l’exil comme source créative
L’itinéraire de William Makela – de son vrai nom – épouse les fractures d’une nation. Né à Kisangani, cette ville-carrefour où le fleuve Congo charrie autant d’histoires que de limon, il porte dans son art la nostalgie d’une culture de la lecture en perdition. Son installation à Kinshasa n’est pas une fuite, mais un déplacement stratégique : « Ici, les mots voyagent plus vite, » glisse-t-il avec un sourire énigmatique. Son projet ? Faire du slam un laboratoire où se recompose l’identité culturelle congolaise, entre tradition orale et urgences contemporaines.
L’avenir en staccato : défis et espérances
Face aux difficultés matérielles – cachées derrière le terme volontairement choisi de « défis » –, Will Poetizia cultive une obstination de forgeron. Ses ateliers dans les écoles, comme récemment à Mater Vitae, révèlent une pédagogie novatrice : « Apprendre aux jeunes à forger leurs propres armes verbales, » résume-t-il. Avec la ténacité d’un sculpteur de bas-reliefs, il travaille à son prochain projet : un festival itinérant qui ferait du slam le ciment d’une nouvelle conscience collective.
Dans l’écho de ses dernières rimes au Centre Wallonie-Bruxelles, une question persiste : et si la véritable « âme fugitive » de la RDC trouvait enfin refuge dans le creuset de la poésie urbaine ? Will Poetizia, en tout cas, y croit. À corps et à cris.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: Actualite.cd
