Jean-Pierre, chauffeur de camion, regarde avec désespoir ses cargaisons de tomates et de choux pourrir dans la boue. Depuis plus de huit heures, son véhicule est embourbé dans un bourbier profond sur la route Kitsumbiro Kirumba, dans le territoire de Lubero. « Chaque voyage est une loterie », lâche-t-il, épuisé. « On risque la panne, l’accident, et on perd toute la marchandise. Nos familles attendent, mais comment survivre dans ces conditions ? » Son témoignage n’est pas isolé. Des centaines d’usagers – chauffeurs, commerçants, habitants – vivent le même calvaire quotidien sur cet axe stratégique du Nord-Kivu, aujourd’hui réduit à l’état de chemin de terre impraticable.
Le délabrement de la route Nord-Kivu sur ce tronçon est tout simplement criant. Entre les localités de Kitsumbiro, Ndoluma et Matembe, la chaussée a littéralement disparu, remplacée par une succession de fossés béants et de ravins qui transforment le trajet en parcours du combattant. Les herbes hautes ont envahi les abords, empêchant l’évacuation des eaux de pluie et accélérant l’érosion. Après Lubero centre, l’absence des cantonniers saute aux yeux. Les travaux de cantonnage à Lubero, pourtant essentiels pour l’entretien élémentaire, sont à l’arrêt complet depuis plus de six mois, abandonnés par l’attributaire de la route. Les conséquences sont directes et amères : pourrissement des vivres avant même d’atteindre les marchés de Butembo, surcoûts exorbitants du transport, isolement accru des communautés.
La situation atteint un point critique à certains endroits. Au niveau de la rivière Luviru, à environ trois kilomètres au nord de Lubero centre, des têtes d’érosion menacent carrément la stabilité de la voie. Certains ponts, faute de maintenance, présentent un risque élevé d’effondrement. Entre Katondi et Kirumba, les nids-de-poule se multiplient, rendant la circulation dangereuse et extrêmement lente. Comment en est-on arrivé là ? La réponse est complexe et mêle négligence administrative et contexte sécuritaire volatile. Cet axe vital de la route nationale 2 dégradée est en effet sous le contrôle de la rébellion AFC/M23. Le contrôle de la route par l’AFC/M23 ajoute une couche d’incertitude et de complexité à toute tentative de réhabilitation ou de maintenance régulière.
Pourtant, l’importance de cette route nationale 2 ne peut être surestimée. Elle constitue le lien économique indispensable entre la ville de Butembo et les autres territoires de la province. Elle permet l’acheminement des produits agricoles, des biens de première nécessité et la circulation des personnes. Son état actuel étrangle l’économie locale, plongeant les petits commerçants dans la précarité et renchérissant le coût de la vie pour des populations déjà vulnérables. Jusqu’à quand les autorités, tant locales que nationales, vont-elles fermer les yeux sur cette situation d’urgence ? La dégradation continue de cet infrastructure n’est-elle pas un aveu d’impuissance face à l’enclavement et à la souffrance des Congolais de l’Est ?
Derrière les bourbiers et les nids-de-poule, c’est tout un modèle de développement qui est mis à mal. L’abandon des travaux de cantonnage symbolise un désengagement de l’État, tandis que le contrôle de la route par des groupes armés pose la question cruciale de la souveraineté et de la sécurité. Les habitants, pris en étau, appellent à l’aide. Ils réclament une intervention urgente pour désenclaver leur région et redonner un souffle à leur économie. La réhabilitation de la route Kitsumbiro Kirumba n’est pas qu’un simple enjeu de travaux publics ; c’est un impératif de dignité et de justice sociale pour des milliers de familles condamnées à vivre dans l’isolement et la précarité. Le temps presse, avant que la route ne soit totalement avalée par la nature et l’oubli.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
