Les rues de Kindu ont résonné, ce lundi 9 mars, d’un slogan inhabituel : « L’éducation n’est pas un crime ! ». Des centaines d’étudiants en tenue d’école, des blouses blanches d’agents hospitaliers et des cadres déterminés ont marché d’un pas ferme. Leur colère, teintée d’anxiété, visait une décision judiciaire qui, selon eux, prend en otage l’avenir de toute une région : le gel des comptes bancaires de l’Université Mapon et de toutes ses institutions sœurs.
« Que va-t-on devenir demain ? », lance, le visage crispé, Nlandu Mengi Carlos, coordonnateur des étudiants. « Nos cours sont suspendus, les salaires des professeurs et du personnel ne peuvent plus être payés, et même l’hôpital Mapon est paralysé. Punit-on une institution ou une génération ? » Cette question rhétorique résume le sentiment d’injustice qui anime les manifestants. Le gel des comptes, ordonné par le parquet dans le cadre de l’enquête sur l’ancien Premier ministre Matata Ponyo, frappe de plein fouet des structures éducatives et sanitaires vitales pour la province du Maniema.
L’affaire du parc agro-alimentaire Bukanga-Lonzo, pour laquelle Matata Ponyo, en exil, a été reconnu coupable de détournements de fonds, semble ainsi avoir des ramifications concrètes et douloureuses à plus de 1500 kilomètres de Kinshasa. Les étudiants de Mapon, comme les médecins de l’hôpital affilié, se retrouvent paradoxalement en première ligne d’un contentieux qui les dépasse. « Ces comptes ne sont pas la cagnotte d’un homme, c’est le sang qui irrigue nos salles de classe et nos blocs opératoires », insiste un enseignant, sous le couvert de l’anonymat, craignant des représailles. Comment une mesure de justice peut-elle, en voulant saisir des avoirs présumés illicites, mettre en péril des services publics essentiels ?
Le cortège pacifique a convergé vers le gouvernement provincial pour y déposer un mémorandum adressé directement au Président de la République, Félix Tshisekedi. Le document, lu à haute voix devant une foule attentive, est un plaidoyer pour la raison d’État et l’intérêt supérieur de la jeunesse. « Nous demandons au Président de la République d’ordonner la levée immédiate de ce gel qui étrangle nos institutions », a déclaré un porte-parole étudiant. Les manifestants y rappellent avec force que l’Université Mapon forme « chaque année des centaines de jeunes Congolais appelés à servir leur pays », citant même Nelson Mandela sur la puissance de l’éducation. Leur démarche, affirment-ils, est « strictement républicaine, pacifique et légaliste », refusant toute récupération politique.
Pourtant, l’ombre de la politique plane sur ce mouvement social. La cible initiale de la justice, Matata Ponyo, est une figure majeure de l’opposition. Certains observateurs s’interrogent : la mesure de gel, aussi légale soit-elle, est-elle proportionnée ? Ne risque-t-elle pas d’être perçue comme une forme de punition collective, affectant des milliers d’innocents pour les agissements présumés d’un seul homme ? La colère des étudiants de Mapon dépasse le cadre universitaire et pose une question de gouvernance fondamentale : jusqu’où la lutte contre la corruption peut-elle impacter les droits fondamentaux à l’éducation et aux soins ?
Dans les couloirs désormais silencieux de l’université et de l’hôpital, l’incertitude est totale. Les projets de recherche sont à l’arrêt, les stages cliniques suspendus, et l’angoisse monte parmi le personnel qui vit au jour le jour. Cette crise met en lumière la fragilité extrême des institutions privées d’intérêt public en République Démocratique du Congo, souvent suspendues aux aléas politico-financiers de leurs fondateurs. L’affaire Bukanga-Lonzo, via le gel des comptes de Mapon, révèle ainsi une faille systémique : l’absence de mécanismes robustes pour protéger les structures éducatives et sanitaires des turbulences judiciaires touchant leurs dirigeants.
Les regards sont désormais tournés vers Kinshasa. La balle est dans le camp du Président Tshisekedi et de la justice. Les manifestants de Kindu attendent un signe, une intervention rapide qui distinguerait le patrimoine d’un individu de celui d’une institution vitale. Leur mobilisation est un test : la République saura-t-elle protéger ses enfants et ses malades, même lorsque la justice suit son cours ? L’enjeu dépasse la simple levée d’une mesure bancaire ; il touche à la crédibilité de l’État de droit et à sa capacité à préserver les acquis sociaux en période de turbulence. L’avenir de centaines d’étudiants et la santé de toute une communauté sont suspendus à cette décision.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
