La foule compacte qui a accueilli Judith Suminwa à Kisantu ce lundi 23 février dit autant de l’espoir suscité que de la rareté des gestes politiques d’envergure dans le Kongo Central. En procédant au lancement officiel des travaux des Cliniques de l’Université Kongo (UK), la Première ministre a orchestré un acte symbolique fort, mêlant promesse électorale, hommage personnel et projection sanitaire ambitieuse. L’événement, soigneusement mis en scène, soulève cependant des questions sur la traduction concrète de ces engagements dans un territoire souvent perçu comme oublié des dynamiques nationales.
Devant une assistance nombreuse et visiblement enthousiaste, la Cheffe du Gouvernement a salué une « mobilisation spontanée » dont l’ampleur interroge sur la spontanéité réelle dans un contexte de forte attente sociale. Son discours, teinté de familiarité et de rappels aux promesses passées, a rapidement recentré l’enjeu sur la réalisation des « engagements du Chef de l’État ». En affirmant « mettre la pression sur [son] Gouvernement », Judith Suminwa reconnaît implicitement les lenteurs administratives tout en se positionnant en relais direct de la volonté présidentielle. Une stratégie de communication qui place la barre haut pour son équipe, dont la crédibilité sera désormais indexée à la matérialisation de ce projet phare dans le Kongo Central.
Le projet des Cliniques Université Kongo n’est pas qu’un simple hôpital. Baptisé en l’honneur de la première femme Première ministre de la RDC, ce futur complexe hospitalier de 3000 lits se veut à la fois un outil de soins, un pôle d’excellence pour la formation des étudiants en médecine et un monument à la gloire de son illustre marraine. Avec un coût estimé à 6,7 millions de dollars américains pour la construction, auquel s’ajoutent 2,5 millions pour l’équipement médical, l’ambition affichée contraste avec les réalités sanitaires souvent précaires de la région. La durée annoncée des travaux du premier module – un an et six mois – apparaît comme un premier jalon test pour la capacité du gouvernement à tenir ses délais.
L’analyse du mode de financement révèle une approche hybride, entre innovation et pari risqué. Le projet global, qui inclut un vaste complexe médical estimé à 50 millions USD sur cinq ans, repose sur un montage financier où 40% des fonds doivent provenir d’une e-collecte et 60% d’investisseurs volontaires devenant co-propriétaires. Ce modèle, s’il est présenté comme participatif, place une part significative du financement sur le marché et la bonne volonté privée, soulevant des interrogations sur la pérennité et le contrôle public d’une infrastructure de santé aussi critique. La réussite de cette collecte sera un indicateur clé de la confiance des acteurs économiques dans la vision portée par l’Université Kongo et soutenue par le gouvernement Suminwa.
Au-delà du symbole et des chiffres, le lancement de ce chantier à Kisantu pose la question fondamentale de la redistribution géographique des investissements publics en RDC. Judith Suminwa, première personnalité du Kongo Central à accéder à la primature, joue ici une carte régionale évidente. En ancrant un projet d’une telle envergure dans son fief politique, elle tente de concrétiser la notion de « retombées » pour sa province d’origine. Cependant, cet hôpital universitaire de 3000 lits sera-t-il le catalyseur d’un véritable développement sanitaire, ou restera-t-il un îlot de modernité dans un territoire aux défis multiformes ? La mobilisation populaire observée à Kisantu traduit un espoir immense ; le risque de désillusion est à la mesure de cet espoir si les engagements ne se matérialisent pas dans les temps et avec la qualité promis.
Les prochains mois seront décisifs pour transformer la première pierre posée ce lundi en structures opérationnelles. Le gouvernement Suminwa a, avec ce lancement, contracté une dette politique vis-à-vis de la population du Kongo Central. L’échec ou les retards significatifs dans la réalisation des Cliniques Université Kongo pourraient être perçus comme un aveu d’impuissance et fragiliser durablement l’ancrage local de la Première ministre. À l’inverse, une mise en œuvre réussie lui offrirait un puissant récit d’efficacité et de concret, une denrée rare sur la scène politique congolaise. Le chantier de Kisantu est désormais bien plus qu’un projet de santé ; c’est un test grandeur nature pour la capacité du gouvernement à exécuter ses promesses et à imprimer sa marque sur le territoire.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
