« Comment voulez-vous que nous payions des taxes alors que nos fils sont tués dans l’impunité la plus totale ? » La question, lourde de colère et de douleur, fuse dans la salle de réunion où se tiennent les échanges. À Shabunda, dans le Sud-Kivu, le ras-le-bol populaire avait atteint son paroxysme, poussant la société civile à décréter une suspension générale du paiement des taxes. Une forme d’incivisme fiscal radical, dernier recours d’une population exaspérée par les exactions attribuées aux groupes Wazalendo.
La crise, qui a paralysé l’économie locale pendant quatre jours, a finalement forcé la main du pouvoir provincial. Une délégation gouvernement provinciale, conduite par le ministre provincial de la Justice, s’est rendue sur place ce mercredi 11 février pour tenter d’apaiser les esprits. L’enjeu était de taille : restaurer un minimum de confiance et relancer la machine économique dans ce territoire enclavé, où la paix demeure un objectif fragile.
La mesure de suspension fiscale, un acte de défiance civile rare dans la région, trouve son origine dans un drame survenu le 23 janvier. Quatre civils ont été assassinés, des actes que la population impute directement aux Wazalendo. Face à ce que beaucoup qualifient d’abus récurrents et à un sentiment d’abandon, la réponse a été immédiate et collective. À Shabunda-Centre, plus un franc n’est versé pour les taxes ou les redevances minières. Un coup de semonce adressé aux autorités, tant locales que provinciales.
Les discussions entre la délégation venue de Bukavu et les forces vives de Shabunda ont été tendues, mais constructives. La première victoire obtenue par les envoyés du gouvernement a été la levée immédiate de cette mesure d’incivisme fiscal. Un premier pas nécessaire pour éviter l’asphyxie totale des services publics, mais qui ne suffit pas à effacer les griefs profonds. Car derrière la colère fiscale se cache une détresse multiforme. Comment assurer la paix et envisager le développement quand l’insécurité est quotidienne ? La question des Wazalendo, ces groupes d’autodéfense dont le rôle et le contrôle divisent, reste une épine dans le pied de la stabilité du Sud-Kivu.
Les échanges ont également mis en lumière d’autres difficultés structurelles qui entravent le développement de Shabunda. L’approvisionnement de la ville en produits de première nécessité est un casse-tête permanent, renforçant l’isolement et la vulnérabilité des habitants. Par ailleurs, la problématique des salaires des enseignants a été soulevée, rappelant que la crise sociale est aussi une crise de l’éducation et, par extension, de l’avenir. Ces questions, bien que moins médiatisées que les violences, sont tout aussi cruciales pour la paix sociale à long terme.
Cette médiation n’était pas la première tentative pour calmer le jeu. Le Conseil des jeunes de l’espace Lega s’était déjà positionné en facilitateur entre la population et les Wazalendo, sans succès décisif. L’intervention d’une délégation gouvernement provinciale de plus haut niveau souligne donc la gravité de la situation. Elle révèle aussi une prise de conscience : l’autorité de l’État ne peut se reconstruire sur un terrain miné par la méfiance et l’injustice.
La levée de la mesure est un début, mais le chemin vers une paix durable à Shabunda reste semé d’embûches. Les promesses de la délégation seront-elles suivies d’actes concrets ? La sécurité des civils sera-t-elle garantie et les auteurs des violences rendus à la justice ? L’accès aux biens essentiels et le paiement régulier des fonctionnaires seront-ils assurés ? Autant de questions auxquelles les habitants attendent maintenant des réponses claires. L’épisode de l’incivisme fiscal aura au moins eu le mérite de rappeler, avec force, que la paix n’est pas seulement l’absence de guerre, mais aussi la présence de la justice et de services publics dignes de ce nom. Le développement de Shabunda en dépend.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
