Dans une décision qui marque un tournant stratégique pour l’est du pays, les autorités provinciales du Sud-Kivu ont procédé à la réouverture du lac Tanganyika à la navigation et aux échanges commerciaux, ce mardi 27 janvier 2026. Cette mesure, intervenue après quarante-cinq jours de blocus sécuritaire, vise à désenclaver des territoires asphyxiés par le conflit, mais elle s’accompagne d’un avertissement sans ambiguïté quant à la persistance de la menace incarnée par les combattants du M23. Le gouverneur Jean-Jacques Purusi joue-t-il avec le feu en libéralisant les voies d’eau tout en reconnaissant la vulnérabilité de la région ?
La suspension initiale des activités commerciales sur le lac, décrétée en réponse à l’occupation d’Uvira par les rebelles, avait créé un étranglement économique dramatique pour les populations riveraines. Aujourd’hui, l’administrateur du territoire de Fizi, Amy Kalonji Badibanga, exécutant les directives de l’exécutif provincial, a officiellement annoncé la levée de ces restrictions. Les axes lacustres entre Uvira, Fizi et Kalemie sont donc rouverts, de même que les liaisons internationales vers le Burundi, la Tanzanie et la Zambie. Cette décision s’inscrit dans une double logique, à la fois humanitaire, pour « soulager une population durement touchée », et économique, afin de relancer le commerce paralysé.
Sur le papier, la manœuvre du gouverneur Sud-Kivu Purusi apparaît comme une bouffée d’oxygène bienvenue. Les navires, bateaux et navettes peuvent de nouveau sillonner librement le lac, permettant aux denrées et aux biens de circuler. Pour les commerçants de Kalemie à Uvira, cette reprise signifie la possibilité de renouer avec des circuits d’approvisionnement vitaux et de retrouver une certaine normalité. Les autorités espèrent visiblement que la relance des échanges créera un momentum économique positif, susceptible d’isoler l’influence des groupes armés en répondant aux besoins primaires des citoyens.
Cependant, derrière cette volonté affichée de retour à la normale se cache un aveu d’impuissance relatif. La suspension avait pour objectif déclaré d’empêcher l’infiltration des éléments du M23 vers Fizi et Kalemie. Sa levée, si elle est justifiée par des impératifs socio-économiques, soulève immédiatement la question de l’efficacité des mesures de contrôle. Dans son communiqué, l’administrateur Badibanga a lui-même reconnu que « l’AFC-M23 reste une menace susceptible d’incursions à tout moment ». Le gouverneur Purusi, quant à lui, a exhorté les services de sécurité frontaliers à « la plus grande vigilance ». Un tel discours en dit long sur le paradoxe de la situation : on rouvre un espace économique crucial tout en admettant qu’il demeure un vecteur potentiel d’insécurité.
Cette réouverture s’apparente donc à un calcul politique risqué. D’un côté, le pouvoir provincial cherche à reprendre la main sur le récit en se présentant comme le garant de la reprise économique et du bien-être des populations. De l’autre, il admet implicitement que la menace militaire n’a pas été éradiquée, mais simplement contenue, ou du moins jugée insuffisante pour justifier le maintien d’un blocus économiquement contre-productif. La citation de l’administrateur de Fizi, annonçant solennellement la « réouverture de toutes les activités commerciales lacustres », résonne ainsi comme un acte de foi dans la capacité de l’État à sécuriser la zone, foi qui reste à éprouver.
Quels sont les scénarios possibles pour les prochains mois ? La réussite de cette opération de navigation sur le lac Tanganyika en 2026 dépendra entièrement de la capacité des forces de sécurité à filtrer les flux et à empêcher tout abus de la part des groupes rebelles. Un incident sécuritaire majeur lié à une infiltration via le lac discréditerait immédiatement la stratégie du gouverneur et pourrait conduire à un nouveau cycle de fermetures, encore plus dommageable pour la crédibilité des institutions. À l’inverse, une période de stabilité prolongée pourrait valider le pari de Purusi et consolider son autorité.
En définitive, la réouverture du lac Tanganyika est bien plus qu’une simple mesure administrative. C’est un baromètre de l’équilibre précaire entre impératifs économiques et contraintes sécuritaires dans l’Est congolais. Elle met en lumière le dilemme permanent des autorités face à une insurrection qui se nourrit de la déliquescence de l’État et de la misère des populations. La balle est désormais dans le camp des services de sécurité. Leur vigilance, ou son absence, écrira le prochain chapitre de cette longue histoire de conflit et de résilience dans le Sud-Kivu.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
