Au cœur des collines verdoyantes de Bukavu, où le lac Kivu miroite sous le soleil tropical, une nouvelle onde de fond culturelle s’apprête à naître. Du 2 au 8 mars 2026, la cité de Bukavu, perle du Sud-Kivu, vibrera aux rythmes de la première édition du festival Binti Shujaa. Porté par la flamme créatrice de l’artiste Irène Ziyiruka, cet événement se dessine bien plus qu’une simple succession de spectacles ; il incarne un manifeste, un souffle puissant pour l’autonomisation des femmes par les arts et l’entrepreneuriat. Comment une initiative culturelle peut-elle redéfinir les contours du leadership féminin dans l’est de la République Démocratique du Congo ?
Pendant sept jours, l’espace public se transformera en une gigantesque toile où s’exprimeront onze artistes femmes, venues de Bukavu et de Goma. Leurs armes ? L’humour mordant, la poésie vibrante du slam, la puissance narrative du théâtre, les mélodies envoûtantes et la matérialité audacieuse des arts plastiques. Chaque performance, chaque note, chaque couleur sera un acte de résistance douce, une affirmation de présence dans un secteur artistique souvent perçu comme une chasse gardée masculine. Le Bukavu festival femmes offre ainsi une scène inédite, où la créativité féminine n’est plus un élément décoratif, mais le moteur principal du récit.
Mais Binti Shujaa, dont le nom swahili signifie « femme guerrière », ne se contente pas de la visibilité éphémère des projecteurs. L’initiative plonge ses racines dans un constat amer, partagé par Irène Ziyiruka : la faible implication des femmes dans les coulisses du pouvoir culturel. « Les femmes peuvent être visibles sur scène, certes, mais elles occupent rarement des rôles de premier plan dans l’organisation et la gestion des événements culturels », confie-t-elle. C’est de cette brûlante paradoxe qu’est né le festival, une volonté de prendre les commandes, de modeler les narratifs et de construire des écosystèmes durables. Le choix du nom est un hymne à la résilience de ces artistes femmes du Sud-Kivu qui, chaque jour, combattent les préjugés par la force de leur talent.
L’ambition du festival transcende le seul spectacle. En marge des représentations, deux journées seront dédiées à des ateliers de formation au profit d’au moins vingt femmes. Leadership féminin et entrepreneuriat y seront disséqués, offrant des outils concrets pour forger une autonomisation femmes RDC solide et pérenne. Ces sessions pratiques visent à transformer l’inspiration artistique en compétences managériales, à faire germer des projets qui allient sens esthétique et viabilité économique. Car, comme le souligne Ziyiruka, « on ne naît pas avec toutes ses capacités, mais on les développe en apprenant chaque jour ». Cet apprentissage est au cœur de la démarche, une passerelle jetée entre la scène et le monde des affaires.
Le programme, aussi riche que symbolique, épouse la temporalité de la lutte pour les droits des femmes. Après une conférence de presse au Bukavu Comedy Club, les ateliers donneront le ton des réflexions, suivis des galas au Collège Alfajiri. La clôture, prévue le 8 mars, coïncide délibérément avec la Journée Internationale des Droits des Femmes. Ce jour-là, un grand gala et un espace d’exposition mettront en lumière les entrepreneurs locaux, tissant des liens organiques entre la création culturelle et l’innovation économique. Cette synergie est essentielle : elle montre que la culture n’est pas un divertissement accessoire, mais un levier puissant pour le développement communautaire et l’autonomisation femmes RDC.
Au-delà des dates et des lieux, que représente donc ce événement culturel Bukavu ? Il est la materialisation d’un rêve collectif, l’affirmation qu’une autre histoire s’écrit dans les provinces de l’Est. Par sa programmation exigeante et son ancrage territorial, Binti Shujaa aspire à devenir un rendez-vous annuel incontournable, un laboratoire où s’inventent de nouveaux modèles de réussite féminine. L’appel lancé aux jeunes filles – « Osez entreprendre et croyez en vous » – résonne comme un mantra, un écho aux combats quotidiens pour s’extraire des carcans. Dans le bruissement des toiles, le rythme des percussions et la verve des slameuses, c’est tout un patrimoine immatériel qui se réinvente, porté par des voix longtemps marginalisées mais désormais irréductibles.
Ainsi, le festival Binti Shujaa n’est pas seulement une célébration ; c’est un acte politique doublé d’une œuvre d’art vivante. Il questionne, forme, inspire et connecte. Dans le paysage culturel congolais, souvent fragmenté par les défis, il plante un drapeau coloré, celui de la persévérance et de la beauté militante. À l’aube de mars 2026, Bukavu se prépare à vivre une semaine où chaque rire, chaque note et chaque discussion deviendront les pierres angulaires d’une autonomie plus grande, prouvant, une fois de plus, que l’art demeure l’un des terrains les plus fertiles pour les révolutions silencieuses.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: Actualite.cd
