« Trouver un champ à cultiver aujourd’hui est un problème très sérieux. Vous savez très bien que nous, les paysans, nous ne vivons que grâce aux champs. » La voix de ce cultivateur du Nord-Kivu porte toute l’angoisse d’une communauté entière prise en étau. Dans le bassin de production de Kahunga et les champs périphériques de Kiwanja, dans le territoire de Rutshuru, la terre nourricière se fait rare. Une insuffisance d’espaces cultivables qui plonge des milliers de familles dépendantes de l’agriculture dans une précarité extrême, transformant le travail de la terre en un parcours du combattant quotidien.
Cette pénurie de terres arables, qui s’est accentuée depuis la saison culturale passée, n’est pas le fruit du hasard. Elle est le résultat d’une équation sociale complexe, où se mêlent conflits et mouvements de populations. La région du Nord-Kivu, en proie à une insécurité persistante, connaît un exode rural massif. Des familles entières fuient les zones de violences pour se réfugier dans des cités comme Kiwanja, censées offrir un havre de paix. Cet afflux crée une pression démographique galopante sur des espaces agricoles qui n’étaient déjà pas extensibles. Ainsi, l’exode rural, conséquence directe de l’instabilité, engendre aujourd’hui une crise foncière d’une ampleur inédite.
Les conséquences sont immédiates et brutales. Face à une demande qui explose et une offre de terres qui stagne, les propriétaires appliquent la loi du marché avec une froide logique. Les prix de location des parcelles s’envolent, mettant hors de portée des agriculteurs aux revenus déjà modestes. « Les propriétaires des champs sont fiers de leurs espaces. Ils appliquent la loi de l’offre et de la demande vu le nombre élevé des demandeurs », confirme un cultivateur, résignant. Cette flambée des coûts d’accès à la terre impacte négativement toute l’économie des ménages. Les revenus agricoles, déjà maigres, sont davantage grignotés par ces dépenses fixes, compromettant la capacité des familles à se nourrir, se soigner et scolariser les enfants. La situation à Kahunga et Kiwanja est un microcosme alarmant d’une crise plus large qui guette le territoire Rutshuru.
Face à cette urgence, les agronomes de la place tirent la sonnette d’alarme et tentent d’apporter des solutions de résilience. Josaphat Mungumwa, l’un d’eux, plaide pour une révolution des pratiques. « Les habitants cultivent dans de petits espaces, mais avec de bonnes techniques. Les petits espaces qui nous restent, nous devons les valoriser, car c’est tout ce qu’il nous reste », insiste-t-il. Son message est clair : face à la raréfaction des terres dans le territoire de Rutshuru, l’intensification et l’optimisation sont les seules voies. Il préconise une agriculture plus scientifique, où chaque mètre carré est exploité avec une efficacité maximale, par exemple en privilégiant des cultures à haute valeur ajoutée comme les légumes sur de petites superficies. Cette approche pourrait-elle inverser la tendance ?
La question reste entière. Si l’ingéniosité technique est nécessaire, elle ne saurait suffire à résoudre une crise structurelle. Les agriculteurs de Kahunga, Kiwanja et des villages alentour lancent un appel pressant aux autorités locales et provinciales. Ils réclament une intervention pour réguler le marché foncier, envisager des aménagements de nouvelles zones cultivables en sécurité, et surtout, traiter le mal à la racine : l’insécurité qui provoque l’exode rural. Sans une action politique forte, c’est toute la sécurité alimentaire de la zone qui est en péril. La rareté des terres cultivables pourrait bien être le prélude à une aggravation de la malnutrition, plongeant une population déjà vulnérable dans une détresse encore plus profonde.
La crise qui frappe le bassin de Kahunga et la cité de Kiwanja est un signal d’alarme criant. Elle révèle les liens inextricables entre paix, mobilité des populations et souveraineté alimentaire. L’agriculture, pilier de l’économie et de la survie au Nord-Kivu, est à un tournant. Soit les acteurs trouvent collectivement des réponses à cette insuffisance d’espaces cultivables, par l’innovation et une gouvernance foncière juste, soit la région s’enfonce dans une dépendance alimentaire et une pauvreté accrues. L’avenir de milliers de familles se joue aujourd’hui dans les champs rétrécis du Rutshuru.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
