Ce vendredi 15 mai, le Palais du peuple a enregistré le dépôt d’une proposition de loi qui ne manquera pas de faire réagir au sein de la classe politique et des ménages congolais. Le député national Prince Kangila Kawele, élu de la circonscription de Tshangu à Kinshasa, a déposé un texte modifiant le Code du travail pour y intégrer un régime juridique spécifique aux travailleurs domestiques. Chauffeurs personnels, nounous, gardiens de parcelles et femmes de ménage sont directement visés par cette initiative qui entend formaliser un secteur encore largement dominé par l’informel. Mais au-delà de l’effet d’annonce, ce texte soulève des interrogations sur la capacité de l’État à réguler un pan entier de l’économie domestique, longtemps abandonné à des arrangements oraux.
La République démocratique du Congo, à l’image de nombreux pays du continent, repose en grande partie sur le travail invisible de milliers de domestiques. À Kinshasa, ils sont omniprésents : dans les quartiers résidentiels de Gombe comme dans les communes populaires de Masina, les ménages dépendent de cette main-d’œuvre disponible et peu coûteuse. Pourtant, le cadre légal reste cruellement muet. Le Code du travail, hérité d’une époque où l’urgence était davantage à l’industrialisation qu’à la régulation des relations interpersonnelles, ignore quasi totalement cette réalité. La proposition de loi déposée par Prince Kangila Kawele ambitionne de combler ce vide juridique.
Le parlementaire justifie sa démarche par une volonté de « réglementer les relations entre le travailleur domestique et son patron » et de « s’assurer que les travailleurs domestiques ont droit aux soins de santé, à un traitement décent ». Il cite pêle-mêle les chauffeurs, les nounous, les femmes de ménage et les gardiens, ces profils qui évoluent en marge de toute protection sociale. « Aujourd’hui, c’est un secteur qui évolue dans l’informel, et nous avons voulu formaliser cela », a-t-il déclaré. Le texte entend ainsi instaurer des modalités de rémunération claires, un meilleur encadrement des conditions de travail et un accès effectif aux droits fondamentaux.
Mais derrière cette louable intention se cache un défi politique et administratif colossal. Comment imposer des contrats, des salaires minima et des cotisations sociales dans un pays où l’inspection du travail peine déjà à contrôler les entreprises formelles ? La majorité parlementaire, qui devra se saisir du texte, risque de se heurter à la résistance d’une bourgeoisie politique pour qui le recours aux domestiques relève parfois d’un patrimoine aussi intangible que le pouvoir. En effet, nombre d’élus et de ministres emploient du personnel sans déclaration. La proposition Kangila Kawele viendrait briser un confort établi. L’équation est donc simple : voter cette loi, c’est encadrer des pratiques ancrées ; la rejeter, c’est admettre que la protection des plus vulnérables n’est qu’un slogan électoral.
Le secteur du travail domestique en RDC est majoritairement porté par des femmes et des jeunes issus de milieux précaires. Leur vulnérabilité en fait des proies faciles pour l’exploitation. La proposition de loi pourrait-elle inverser cette dynamique ? Si elle était adoptée, elle contraindrait les employeurs à formaliser leurs engagements, sous peine de sanctions. Mais la RDC est experte dans l’art de promulguer des lois sans lendemain. Le verdict final appartiendra au cheminement parlementaire, souvent opaque et soumis aux rapports de force.
Reste que l’initiative a le mérite de mettre à l’agenda une question trop longtemps étouffée. En plein débat sur la modernisation de la législation sociale, ce texte pourrait bien devenir un marqueur politique pour la session qui s’ouvre. Prince Kangila Kawele joue gros : s’il parvient à fédérer autour de lui une coalition de députés sensibles à la cause, son nom sera associé à une avancée sociale historique. Dans le cas contraire, la proposition rejoindra le cimetière des bonnes volontés législatives. Le personnel domestique, lui, continuera d’attendre.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
