AccueilActualitéPolitiqueDébat constitution RDC : la jeunesse invoquée, instrumentalisée ?

Débat constitution RDC : la jeunesse invoquée, instrumentalisée ?

Faut-il saluer l’entrée des étudiants dans le débat constitution RDC ou y voir une subtile manœuvre de diversion ? Vendredi 15 mai, à Kinshasa, la Représentation nationale des étudiants de la RDC a lancé, en grande pompe, la campagne « La Jeunesse parle Constitution ». Derrière les discours appelant à la retenue et à la réflexion, c’est toute la question du rôle de la jeunesse dans l’actuel bras de fer politique qui se pose avec acuité.

Initiée par Serge Etinkum Anza, acteur politique bien connu de l’Union sacrée, la coalition au pouvoir, et portée par Alex Bukasa, président des étudiants congolais, cette campagne se veut un espace d’expression citoyenne. Elle doit permettre aux jeunes, en particulier universitaires, de formuler leurs attentes et propositions sur l’épineuse question de la réforme constitutionnelle. Des centaines d’étudiants, des professeurs et des spécialistes en droit constitutionnel ont ainsi été conviés à ce baptême du feu rhétorique, dans une ambiance oscillant entre cours magistraux et meeting politique.

« La jeunesse, force significative du paysage socio-politique congolais, doit aussi être présente sur le terrain des idées et des valeurs », a martelé Serge Etinkum Anza. Alex Bukasa a, lui, prêché la modération : « Le débat sur la Constitution doit être porté avec des arguments fondés sur l’intérêt supérieur du peuple congolais. La jeunesse universitaire ne doit pas tomber dans l’excès, les injures ou la manipulation ». Un vœu pieux, alors que le moindre sujet lié à la loi fondamentale enflamme les passions depuis bientôt un an.

Pour plusieurs étudiants interrogés, l’initiative sonne comme une reconnaissance tardive. « La Constitution peut ou non changer, mais il est important que nous, jeunes, ayons la connaissance sur ce texte », explique l’un d’eux. Un autre abonde : « Ce débat est une manière de montrer que nous sommes considérés. J’appelle les jeunes à réfléchir de manière démocratique, pas seulement pour nous aujourd’hui, mais aussi pour les générations futures ». Une soif de participation légitime que les organisateurs promettent d’étancher à travers des débats, meetings et consultations populaires dans plusieurs provinces.

Mais peut-on ignorer le parfum de propagande qui flotte sur cette « campagne » ? Dans un pays où chaque débat constitution RDC tourne au combat de coqs, l’irruption d’un cadre de la majorité présidentielle dans le milieu estudiantin a tout d’une manœuvre échiquéenne. Alors que le second mandat de Félix Tshisekedi court jusqu’en 2028, l’agitation autour d’une éventuelle réforme constitutionnelle rythme le calendrier politique depuis plusieurs mois. Officiellement, rien n’est décidé ; officieusement, chaque camp fourbit ses armes. La jeunesse congolaise, réservoir électoral crucial, se retrouve ainsi courtisée, cajolée, sommée de produire un débat « constructif » qui pourrait opportunément servir de caution populaire à un projet encore flou.

Les organisateurs jurent que la démarche est purement civique. Pourtant, le choix du moment et des acteurs interroge. N’est-ce pas le propre des régimes habiles que de transformer une génération en alliée objective par le prisme de la « connaissance constitutionnelle » ? L’Union sacrée, qui sait sa majorité fragile et l’opinion rétive à toute modification de la loi fondamentale, aurait tout intérêt à voir émerger un plaidoyer « spontané » de la jeunesse en faveur d’une nouvelle constitution. L’apparence de neutralité, si chère à la communication politique, se mue alors en instrument de légitimation.

Le risque, pointé du doigt par Alex Bukasa lui-même, est la manipulation. Mais prêcher la vigilance ne suffit pas à la garantir. Entre les slogans bien rodés de l’Union sacrée et les débats « ouverts » encadrés par des professeurs soigneusement sélectionnés, la liberté de penser des étudiants pourrait s’user sur le fil du conformisme. L’Histoire congolaise regorge de ces moments où la jeunesse a été instrumentalisée avant d’être reléguée au second plan. Sans garde-fous indépendants, cette campagne risque de n’être qu’un énième monologue politique déguisé en dialogue.

Alors que les prochaines étapes promettent des débats en province, la crédibilité de « La Jeunesse parle Constitution » reposera sur sa capacité à échapper aux logiques partisanes. Le véritable test viendra lorsqu’il s’agira d’accueillir des voix dissonantes, d’admettre que la réforme constitutionnelle n’est pas une fatalité, et que la rue – surtout estudiantine – a une mémoire. La jeunesse congolaise mérite mieux qu’un rôle de figurine dans une pièce écrite par les adultes. Saura-t-elle s’emparer de ce débat sans y perdre son âme ? L’enjeu est aussi grand que la Constitution elle-même.

Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net

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Chloé Kasong
Chloé Kasong
Issue de Kinshasa, Chloé Kasong est une analyste rigoureuse des enjeux politiques et sociaux de la RDC. Spécialisée dans la couverture des élections, elle décortique pour vous l’actualité politique avec impartialité, tout en explorant les mouvements sociaux qui façonnent la société congolaise. Sa précision et son engagement font d'elle une voix incontournable sur les grandes questions sociétales.
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