Vendredi, le Beach Ngobila, principal point de transit fluvial entre Kinshasa et Brazzaville, s’est mué en scène d’un épisode aussi soudain que symbolique. Plusieurs cadres et militants de l’Alliance des forces démocratiques du Congo (AFDC), formation influente de l’Union sacrée, ont été appréhendés dès leur débarquement matinal. Parmi les visages menottés, celui d’Hilaire Kasusa Kikobya, vice-président national du parti et patron de l’Institut national pour l’étude et la recherche agronomiques (Inera). Quelques heures plus tard, un communiqué du parti annonçait la libération de quatre membres, tout en confirmant que M. Kasusa demeurait « acheminé » à la Maison militaire du chef de l’État, à la Cité de l’Union africaine. Cette arrestation AFDC Kinshasa suivie d’une libération membres AFDC au compte-gouttes interroge autant qu’elle révèle l’état fébrile des tensions Union sacrée.
Selon le chargé de communication de l’AFDC, Mulumba Mukelenge Gianni, les motifs de l’interpellation restent inconnus. L’avocat Jean-Claude Phukuta Kuala, Yvon Yanga, Valery Ilunga, Mardochée Kankonde, Arnold Kaliye et Bosco Kibata ont été embarqués sans explication. Tous ont transité par l’enceinte très sécurisée de la Maison militaire, un lieu qui ne s’ouvre guère pour de simples vérifications d’identité. L’étrangeté du dispositif tranche avec la banalité d’un retour de voyage : pourquoi mobiliser un tel appareil pour des opposants ? La question, rhétorique, flotte dans les couloirs feutrés du Palais du peuple.
Le communiqué de l’AFDC remercie nommément le président Félix Tshisekedi et la Maison militaire pour les élargissements accordés. Un remerciement qui sonne comme un plaidoyer prudent, aussitôt doublé d’une demande pressante : « Que Hilaire Kasusa Kikobya, toujours en détention, soit également libéré. » Le ton est ferme mais contenu, comme si le parti mesurait chaque mot pour ne pas froisser les hautes sphères de l’Union sacrée. L’aile Bahati sait que la corde est fragile. Modeste Bahati Lukwebo, figure tutélaire de l’AFDC, a certes réaffirmé sa loyauté envers le chef de l’État après sa démission du perchoir du Sénat, mais l’épisode ravive le spectre d’une purge feutrée au sein de la majorité.
L’ironie de la situation n’échappe à personne : alors que M. Bahati quittait son poste de deuxième vice-président du Sénat pour apaiser les soupçons, voilà ses troupes cueillies au débarcadère. Certains y verront une coïncidence malencontreuse ; d’autres, un message subliminal. Dans un environnement où les rivalités de palais s’exacerbent, l’arrestation ciblée d’un dirigeant de l’Inera, croisée avec des dénonciations de « fausses informations fournies aux services », esquisse un tableau de cabales intestines. L’AFDC dénonce explicitement ces délateurs qui instrumentaliseraient l’appareil sécuritaire pour liquider des adversaires politiques. Une accusation à peine voilée, dans un pays où le renseignement devient parfois l’arme de prédilection des ambitieux.
Faut-il lire dans ce coup de filet une volonté de rappeler à l’ordre un allié perçu comme trop autonome ? Le président Tshisekedi, qui a toujours cultivé une image de rassembleur, a-t-il été informé ou laissé dans l’ignorance de l’opération ? Le maintien aux arrêts d’Hilaire Kasusa Kikobya, seul parmi les siens à ne pas avoir retrouvé la liberté, ajoute une couche de mystère. Homme de dossiers plus que de banderoles, le vice-président de l’AFDC incarne une technostructure discrète mais stratégique. Sa rétention prolongée pourrait signaler que le dossier en cause dépasse les bornes du simple contrôle routinier.
Enfin, cet incident s’inscrit dans le clair-obscur des tensions Union sacrée, une coalition où les partenaires affichent un sourire de façade tout en s’observant avec méfiance. Si l’AFDC salue la « sollicitude » présidentielle, elle pose néanmoins une condition implicite à la pacification : la libération immédiate de son numéro deux. Faute de quoi, la fidélité réaffirmée de Modeste Bahati Lukwebo pourrait se muer en un soutien moins inconditionnel. Alors que Kinshasa bruisse de rumeurs, une certitude demeure : l’affaire Kasusa, débutée sur les rives du fleuve, pourrait bien redessiner les équilibres fragiles de la majorité présidentielle à l’approche des échéances politiques à venir.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
