Le constat est amer : en plus d’une décennie d’existence, l’École nationale de cadastre du Maniema n’a produit que 42 géomètres. Comment espérer résoudre les innombrables conflits fonciers qui paralysent la province avec un nombre si dérisoire de spécialistes ?
Lors de la Journée nationale des géomètres, le 12 mai dernier, le coordonnateur provincial Selemani Moké Jacques a dressé un tableau préoccupant. Depuis sa création en 2013, l’établissement a organisé huit promotions, mais le bilan est maigre. Et le cru 2025 est encore plus alarmant : seulement 17 apprenants garnissent les bancs. « Nous avons un taux très bas. Actuellement, nous sommes à la huitième promotion mais nous n’avons formé que 42 géomètres pour l’ensemble de la province, alors que nous comptons huit circonscriptions foncières », a-t-il déploré. Cette faible inscription met en lumière un déficit criant de professionnels capables de mesurer, borner et sécuriser les terres.
Le Maniema, vaste province au centre-est de la RDC, est un véritable casse-tête foncier. Des territoires comme Lubutu, Kalima ou Punia sont privés de géomètres, transformant chaque litige de propriété en une source de tensions, parfois violentes. L’absence de cadastre fiable alimente les conflits entre communautés, familles et investisseurs. Ces conflits fonciers au Maniema, souvent armés, rappellent chaque jour l’urgence d’avoir des géomètres compétents. « Nous avons encore besoin de géomètres. C’est pourquoi je lance un appel à tous les parents », a insisté le coordonnateur, soulignant que former leurs enfants à ce métier, c’est leur offrir un avenir tout en servant la province.
Mais pourquoi cette formation de géomètres en RDC, et singulièrement au Maniema, attire-t-elle si peu ? Plusieurs facteurs entrent en jeu. D’abord, une méconnaissance profonde de la filière : beaucoup de jeunes et de parents ignorent jusqu’à l’existence de l’École nationale de cadastre, confondant parfois le métier avec de simples travaux de topographie rudimentaire. Or, l’institut enseigne désormais la géométrie assistée par ordinateur, une compétence moderne qui allie précision et technologie. Ensuite, les débouchés, pourtant réels, restent mal perçus. Pourtant, un géomètre assermenté peut travailler dans l’administration foncière, les mines, l’urbanisme ou le secteur privé.
Le directeur de cabinet du gouverneur, Amisi Mutumoko, représentant l’autorité provinciale, a d’ailleurs invité l’école à intensifier ses actions de vulgarisation. « Nous encourageons l’École nationale de cadastre à faire beaucoup de sensibilisation pour que les gens connaissent son existence, ses options et les débouchés qu’elle offre. La géométrie assistée par ordinateur va nous aider à résoudre de nombreux conflits », a-t-il déclaré. Une campagne de sensibilisation bien conduite pourrait changer la donne. Mais au-delà des mots, ne faudrait-il pas aussi des incitations comme des bourses d’études ou des partenariats avec les circonscriptions foncières ?
Un autre frein, souvent tue, est le contexte socio-économique. Dans une province où les familles peinent à payer les frais de scolarité, les filières longues ou perçues comme « techniques » passent après les formations courtes. Pourtant, la demande est là : chaque jour, des Congolais réclament des titres de propriété sécurisés. Et le gouvernement central, qui a lancé un vaste programme de réforme foncière, a besoin de bras. Former des géomètres au Maniema n’est donc pas un luxe, mais une urgence.
Les 42 géomètres déjà sur le marché sont-ils suffisants pour couvrir 132 520 km² ? La réponse est évidemment non. Alors, parents, jeunes bacheliers, pourquoi bouder une voie qui offre à la fois un emploi garanti et la possibilité de pacifier son propre territoire ? Le temps presse. La province du Maniema ne pourra pas se développer sans un cadastre fiable. Et sans géomètres, point de cadastre.
L’École nationale de cadastre s’apprête-t-elle à jouer les prolongations dans l’ombre ou saura-t-elle se réinventer pour attirer les promotions de demain ? Les prochaines journées portes ouvertes pourraient être déterminantes. Car derrière chaque certificat d’arpentage, c’est un peu la paix sociale qui se joue.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: radiookapi.net
