Le constat est aussi brutal que kafkaïen : le Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication (CSAC), institution constitutionnelle chargée de réguler les médias en République démocratique du Congo, est privé depuis quatre ans de toute mobilité institutionnelle. Les frais de mission et les titres de voyage, pourtant inscrits noir sur blanc dans les rubriques de la Loi de finances, demeurent désespérément virtuels. Le budget prévoit, l’État ne paie pas. Le régulateur est cloué au sol, prisonnier d’une paralysie budgétaire qui confine à l’absurde.
Cette immobilisation force le CSAC à un isolement stratégique des plus préoccupants. À l’ère où la régulation des médias se joue à l’échelle mondiale – entre intelligence artificielle, plateformes numériques, désinformation algorithmique et protection des mineurs –, l’institution congolaise est absente des réseaux africains et francophones qui façonnent les normes de demain. Pendant que le Réseau des Instances Africaines des Régulateurs de la Communication (RIARC), le Réseau francophone des régulateurs des médias (REFRAM) ou encore l’Independent Communications Authority of South Africa (ICASA) débattent des deepfakes et de la responsabilité des géants du numérique, Kinshasa laisse son propre gendarme de l’audiovisuel à la marge. Comment, dans ces conditions, exiger du CSAC qu’il contrôle efficacement TikTok, Facebook ou X ? Le paradoxe atteint son paroxysme lorsque l’on sait que la régulation des médias RDC devient un enjeu de souveraineté informationnelle.
La situation s’avère humiliante jusqu’au sommet de l’institution. Pour certaines rencontres internationales jugées essentielles, le président du CSAC en est réduit à payer de sa poche ou à emprunter auprès de cambistes, afin d’éviter que la République ne soit totalement absente des grands cénacles. Une telle précarité est indigne d’une instance constitutionnelle, et renvoie l’image d’un État qui étrangle ses propres organes de contrôle. Les frais de mission et les titres de voyage sont ainsi devenus des lignes décoratives dont l’inexécution chronique mine la crédibilité du régulateur.
Derrière cette asphyxie financière se dessine une question brutale, rarement posée : qui trouve son compte dans l’isolement du CSAC ? Qui gagne lorsqu’une institution indépendante reste pauvre, immobile et coupée des formations qui la prépareraient aux mutations numériques ? Le gouvernement, le ministère du Budget et le ministère des Finances ne peuvent esquiver l’interpellation. La paralysie CSAC ne relève pas d’une simple négligence administrative ; elle trahit une volonté politique – ou son absence – qui désarme le régulateur dans la bataille mondiale de l’information.
Isoler le CSAC, c’est afficher un retard de plus en plus coûteux. Sans veille internationale, sans coopération, le régulateur congolais perd en visibilité, en compétence et en influence. La RDC abandonne insidieusement sa voix dans les instances où se pensent les règles du futur numérique. Et lorsqu’un État empêche son autorité de régulation de se former, de voyager et de collaborer, il ne protège pas la démocratie. Il la désarme, livrant son espace médiatique à des forces qui, elles, avancent à grande vitesse. Le déblocage des titres de voyage et des frais de mission doit cesser d’être un vœu pieux pour devenir une exigence de souveraineté.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: mediacongo.net
