Sur les routes défoncées de l’Est de la République démocratique du Congo, un volontaire arbore fièrement le brassard frappé de la croix rouge. Mais depuis quelques mois, ce signe de neutralité et d’espoir ne protège plus comme avant. Des hommes armés l’ont menacé parce qu’ils ne croient plus à l’impartialité de cet emblème. « On nous confond avec des informateurs. Pourtant, notre seule mission, c’est de sauver des vies », confie-t-il, la voix brisée par la peur. Ce témoignage, recueilli au lendemain de la Journée mondiale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, illustre une réalité qui met en péril l’action humanitaire dans le pays.
Le 8 mai, le monde a célébré l’unité humanitaire sous le thème « Unis dans l’humanité ». En RDC, cette journée a surtout été l’occasion d’un cri d’alarme. Grégoire Mateso, président national de la Croix-Rouge RDC, a solennellement appelé à la solidarité nationale et internationale face à une crise humanitaire d’une ampleur inédite. Alors que les conflits armés, les épidémies et les catastrophes naturelles se multiplient, l’organisation peine à répondre seule à l’urgence. L’appel de Mateso résonne comme un écho à des millions de détresses silencieuses.
Pourquoi, dans un pays où presque chaque village compte au moins un volontaire, l’aide humanitaire reste-t-elle si fragile ? La réponse tient en partie à un problème aussi banal que dramatique : l’utilisation abusive de l’emblème de la Croix-Rouge. Des groupes armés peignent parfois une croix sur leurs véhicules pour passer inaperçus. Des commerçants l’exhibent sur leurs étals comme un vulgaire logo. Des particuliers s’en servent pour contourner des barrages. Autant de détournements qui brouillent la confiance et transforment les humanitaires en cibles. « Cet emblème protège les volontaires, les matériels et les biens. Sans lui, nous sommes exposés à tous les dangers », a martelé Grégoire Mateso, rappelant que le respect de ce symbole est une question de vie ou de mort.
La crise humanitaire en RDC ne se résume pourtant pas au non-respect de l’emblème. Elle se lit dans les camps de déplacés bondés du Nord-Kivu, dans les zones de santé ravagées par la rougeole, dans les villages enclavés qui attendent encore les semences après les inondations. Les besoins explosent alors que les financements stagnent, voire diminuent. La Journée mondiale de la Croix-Rouge a ainsi été le théâtre d’une interrogation lancinante : jusqu’à quand les volontaires devront-ils se battre avec des moyens dérisoires contre des crises gigantesques ? Le président Mateso l’a dit sans détour : « Nous ne pouvons pas faire face seuls. »
Ce constat amer interroge la responsabilité des autorités congolaises et des bailleurs internationaux. Pendant que des milliers de bénévoles risquent leur peau pour acheminer des vivres ou soigner les blessés sous les balles, les mécanismes de protection de l’emblème restent faibles, et les budgets humanitaires sont engloutis par d’autres priorités. Comment expliquer à une mère qui fuit les combats qu’elle ne recevra peut-être pas d’aide parce que la croix rouge sur le convoi a été trahie ? La question, posée par un volontaire lors de la célébration, a figé l’assemblée.
Pourtant, au-delà du désespoir, l’appel de Grégoire Mateso contient une note d’espoir. Il croit encore à la force de la solidarité, celle qui pousse un voisin à secourir un blessé, une famille à partager son maigre repas avec des déplacés. « Dans presque chaque village de la RDC, il y a au moins un volontaire de la Croix-Rouge », a-t-il rappelé, comme pour rappeler que le pays n’est pas pauvre en humanité, mais en moyens de la déployer. La Croix-Rouge RDC s’appuie sur un réseau de plus de cent mille volontaires, maillé sur tout le territoire. Si cet élan citoyen pouvait être protégé et financé à la hauteur des besoins, la crise humanitaire prendrait un autre visage.
En cette Journée mondiale de la Croix-Rouge, la RDC a donc moins célébré qu’adressé un ultimatum, doux dans la forme, mais radical dans le fond. Protéger l’emblème, c’est protéger la vie de ceux qui en font le dernier rempart. Financer l’action humanitaire, c’est refuser de laisser le pays sombrer dans l’indifférence. La balle est désormais dans le camp des décideurs, locaux comme internationaux. Les volontaires, eux, continueront de risquer leur peau sous un emblème qu’ils espèrent voir redevenir sacré. La question reste entière : le monde entendra-t-il cet appel avant que la prochaine catastrophe ne l’emporte ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
