La politique congolaise, souvent comparée à un échiquier aux pièces mouvantes, vient de connaître un nouveau repositionnement stratégique avec la proclamation provisoire de Jules Lodi Emongo au gouvernorat du Sankuru. Cette décision de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), suite aux élections provinciales du 15 avril, ne marque pas seulement le retour d’une figure expérimentée à la tête de cette entité. Elle sert surtout de révélateur aux équilibres de pouvoir et aux lignes de fracture qui traversent la majorité présidentielle, l’Union sacrée de la nation. La réception, ce samedi 18 avril, du sénateur par le secrétaire permanent André Mbata et le vice-Premier ministre de l’Intérieur, Jacquemain Shabani, au siège de l’USN à Kinshasa, dépasse ainsi le simple protocolaire pour s’apparenter à un acte de consécration politique, mais aussi de consolidation d’un camp face à d’évidentes dissensions internes.
Le discours tenu lors de cette rencontre est riche d’enseignements sur les priorités et les défis perçus par le pouvoir central. En remerciant les instances de l’Union sacrée pour leur soutien et en réaffirmant une loyauté sans faille, Jules Lodi Emongo, pourtant candidat indépendant sur le bulletin de vote, a clairement acté son appartenance au ticket de la plateforme majoritaire. « C’est par l’unité qu’il faut commencer », a-t-il lancé aux journalistes, un mantra qui sonne comme une nécessité impérieuse dans une province souvent fragmentée, mais qui pourrait également s’appliquer à sa propre famille politique. Son allocution, teintée de confiance en son expérience – « le Sankuru n’a pas un Gouverneur stagiaire » –, vise autant à rassurer la population qu’à légitimer son choix auprès des caciques de l’USN.
La réponse d’André Mbata, gestionnaire quotidien de la plateforme de Félix Tshisekedi, est venue enfoncer le clou. En félicitant les députés provinciaux du Sankuru pour leur « fermeté » face aux « manipulations » et aux « faux bruits », il a tracé une ligne claire entre le camp légitime, « engagé derrière le Chef de l’État », et les forces d’opposition ou de dissidence. Son message est sans ambages : l’élection de Jules Lodi Emongo est une victoire politique de l’Union sacrée et une preuve d’allégeance au président Tshisekedi. Mais cette narration d’une unité de façade est-elle le reflet de la réalité ? L’invitation de Jacquemain Shabani à « travailler dans l’intérêt de la province » semble, quant à elle, plus consensuelle, rappelant les attentes de développement qui pèsent sur toute nouvelle administration provinciale.
Cependant, derrière cette scène de liesse et d’affichage unitaire se cache une réalité bien plus conflictuelle. Le choix d’imposer Jules Lodi Emongo comme candidat de l’Union sacrée, officialisé par une correspondance d’André Mbata, a été « mal accueilli » par Augustin Kabuya, le secrétaire général de l’UDPS, le parti présidentiel. Cet épisode ne constitue pas une simple querelle de personnes ; il met en lumière les fissures persistantes au sein de la famille politique du chef de l’État. Qui, véritablement, contrôle le processus de désignation des candidats au sein de la majorité ? Le Secrétariat permanent de l’Union sacrée, dirigé par Mbata, ou l’appareil du parti historique, l’UDPS, piloté par Kabuya ? Cette tension latente, soigneusement tue lors de la cérémonie de Kinshasa, représente une menace pour la cohésion de la majorité, non seulement au Sankuru mais également à l’échelle nationale. L’élection provinciale devient ainsi le théâtre d’une bataille d’influence pour le contrôle des leviers locaux et la définition de la future ligne de succession.
Le parcours de Jules Lodi Emongo, sénateur UDPS et ancien gouverneur du Sankuru avant les élections de 2023, lui confère une certaine légitimité locale. Son élection, ainsi que celle de son colistier Motomoke Yanape Charles au poste de vice-gouverneur, semble donc ancrée dans une connaissance du terrain. Pour autant, son mandat reste suspendu au bon déroulement du contentieux électoral. Le chronogramme serré de la CENI, avec l’étape des recours devant la Cour d’appel du Sankuru du 17 au 24 avril, puis le contentieux des résultats jusqu’au 1er mai, laisse planer une incertitude. La proclamation définitive n’interviendra qu’après le 4 mai, précédant la transmission du dossier au président de la République pour l’investiture officielle, prévue le 7 mai. Cette période de flottement juridique est cruciale ; elle offre une fenêtre d’action pour les contestataires et maintient la pression sur le nouveau gouverneur provisoire.
Au-delà de la personne de Jules Lodi Emongo, cette séquence politique pose une question fondamentale pour la gouvernance en RDC : celle de l’autonomie des processus électoraux provinciaux face aux directives de la plateforme majoritaire centrale. La province du Sankuru, par cette élection, est-elle en train de choisir son administrateur en fonction de critères locaux, ou devient-elle simplement le reflet des calculs et des rivalités de Kinshasa ? Le défi pour le nouveau gouverneur, s’il est confirmé, sera double. Il devra d’abord apaiser les tensions internes nées de sa propre désignation, prouvant sa capacité à naviguer entre les différents pôles de pouvoir de l’Union sacrée. Ensuite, et surtout, il lui faudra traduire en actes concrets les promesses de développement et d’unité, répondant ainsi aux attentes légitimes d’une population qui observe, souvent avec cynisme, ces jeux d’influence politiciens. La véritable investiture, celle par les urnes et par les résultats sur le terrain, reste toujours à venir.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
