Le crépuscule tombait sur Bushushu ce dimanche 5 avril lorsque le grondement de la rivière Lukungula a couvert les voix. Des habitants, épuisés par une longue journée aux champs, s’engageaient sur le pont qui enjambe le cours d’eau, leur unique chemin vers le domicile. En quelques instants, la structure de fortune a cédé sous la pression furieuse des eaux gonflées par des pluies torrentielles. Huit vies ont été brutalement emportées, plongeant la communauté dans un deuil profond et rappelant avec une cruelle insistance la vulnérabilité de cette région face aux éléments.
« Ils revenaient simplement du travail, les mains pleines des produits de la terre pour nourrir leurs familles », confie, la voix brisée, un habitant du village qui a assisté impuissant à la scène. La force du courant a été si soudaine et si violente que personne n’a pu porter secours. Sous les yeux horrifiés des proches, le pont a disparu dans les flots boueux, entraînant avec lui des pères, des mères, des frères. Cette catastrophe naturelle en RDC n’est malheureusement pas un cas isolé, mais le dernier épisode d’une série noire qui frappe le territoire de Kalehe.
Les recherches se poursuivent activement pour retrouver d’éventuels disparus, dans un paysage de désolation où la rivière a tout ravagé sur son passage. Benjamin Mungazi, président de la Nouvelle société civile du Congo à Kalehe, ne cache pas son amertume. « Cette tragédie était prévisible, lance-t-il. Après la pluie intense de dimanche après-midi, nous savions que les infrastructures, déjà très fragiles, ne tiendraient pas. Nous déplorons des pertes humaines importantes et cela doit servir de signal d’alarme ultime. » Son témoignage met en lumière l’état de délabrement avancé des ouvrages d’art dans la zone, un problème chronique qui coûte régulièrement des vies.
Cet effondrement de pont dans le Sud-Kivu survient sur la Route Nationale 2 (RN2), axe vital reliant Goma à Bukavu. Cet itinéraire est l’artère économique de toute une région, empruntée quotidiennement par des centaines de personnes et de marchandises. Pourtant, ses ponts ressemblent à des passagers clandestins de la négligence, rouillés, fissurés, soutenus par des espoirs plus que par du béton. Comment en sommes-nous arrivés là ? Combien de vies faudra-t-il encore sacrifier sur l’autel de l’inaction avant que des travaux de réhabilitation sérieux ne soient engagés ?
La mémoire collective est encore lourde du traumatisme des inondations de Kalehe en mai 2023. Il y a près de trois ans, des pluies diluviennes avaient causé la mort de plus d’une centaine de personnes et des dégâts matériels considérables à Bushushu et Nyamukubi. Les survivants de l’époque, aujourd’hui frappés par un nouveau drame, n’ont cessé de réclamer en vain des mesures de protection et des infrastructures dignes de ce nom. Leurs voix semblent se perdre dans le vide, tandis que la menace climatique, elle, se fait chaque année plus pressante.
Les victimes des pluies à Bushushu de ce 5 avril s’ajoutent à une longue liste. Elles incarnent le prix humain du sous-développement et de l’impuissance face aux aléas météorologiques de plus en plus extrêmes. Cette partie de la RDC est régulièrement exposée à des précipitations intenses, mais le manque de systèmes d’alerte précoce, de drainage adapté et d’ouvrages de franchissement sécurisés transforme systématiquement la pluie en ennemi mortel.
Derrière l’urgence du deuil et du sauvetage, se pose la question cruciale de la résilience. Investir dans des infrastructures à Kalehe qui résistent n’est pas un luxe, mais une nécessité absolue pour briser ce cycle infernal de catastrophes. Il en va de la sécurité des populations, de la fluidité des écomonies locales et de la crédibilité des promesses de développement. La solidarité nationale doit se manifester, mais elle doit être suivie d’actions concrètes : audits techniques des ponts, plans de reconstruction prioritaires, et implication des communautés dans la gestion des risques.
Le drame de Bushushu est un miroir tendu à toute la nation. Il reflète l’abandon de certaines zones rurales et l’incapacité à protéger les citoyens les plus vulnérables. Alors que les familles endeuillées enterrent leurs morts, une seule question persiste : cette fois-ci, sera-t-elle la dernière ? Ou allons-nous continuer à compter les corps après chaque grosse pluie, dans une indifférence aussi grande que la détresse des survivants ? L’heure n’est plus aux condoléances éphémères, mais à l’engagement ferme pour que de telles tragédies ne se reproduisent plus.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
