Imaginez recevoir chaque mois une facture salée pour un bien essentiel que vous n’avez pas consommé depuis des semaines. C’est le cauchemar auquel sont confrontés des milliers de ménages kinois, pris en étau entre une pénurie d’eau à Kinshasa chronique et des facturations inexplicables. « On ne voit pas une goutte d’eau depuis trois mois, mais la REGIDESO nous envoie des factures avec des majorations. Comment est-ce possible ? », s’indigne Jean-Paul, père de famille dans le quartier de Matete, les yeux rivés sur un reçu qui le somme de payer pour un service inexistant.
Cette réalité, vécue dans l’indifférence apparente des autorités, a poussé la Voix des Sans Voix pour les Droits de l’Homme (VSV) à monter au créneau. Dans une déclaration ferme, l’organisation a tiré la sonnette d’alarme sur le non-respect criard des droits économiques et sociaux à Kinshasa. La VSV dénonce un double scandale : l’incapacité des services publics à assurer un accès à l’électricité en RDC et à l’eau potable, et la pratique inique qui consiste à facturer, voire à intimider, une population déjà aux abois pour des consommations fantômes.
« La VSV dénonce le fait que malgré les difficultés réelles […] la REGIDESO et la SNEL avec leurs agents très zélés […] se rabattent trop sur la population pour fonctionner alors que c’est l’État congolais qui refuse de payer ses dettes », peut-on lire dans la déclaration. Un constat accablant qui pointe du doigt la responsabilité première de l’État, premier débiteur des entreprises publiques, mais aussi les méthodes musclées de ces dernières. Intimidations, déconnexions sauvages, déterrage de tuyaux… L’arsenal déployé pour extorquer des paiements à une population exsangue est dénoncé comme une violation flagrante des droits fondamentaux.
Mais comment en est-on arrivé là ? La crise n’est pas nouvelle, mais elle a atteint un paroxysme insupportable. Dans de nombreux quartiers, l’eau est un luxe et l’électricité, une illusion entrecoupée de longues heures de délestage. Pourtant, les factures de la REGIDESO et de la SNEL arrivent, implacables, en fin de mois. Certains habitants reçoivent même des relances pour des périodes où les compteurs étaient à l’arrêt total. Cette situation pose une question fondamentale : à quoi servent les services publics à Kinshasa s’ils ne desservent pas le public, mais se transforment en machines à percevoir des taxes sur le néant ?
Face à ce qui ressemble à une privatisation de la précarité, la VSV a formulé une série de recommandations pressantes. À l’État congolais, elle demande de contraindre ses propres services à payer leurs factures, de doter la REGIDESO et la SNEL des moyens nécessaires, et de sanctionner les dysfonctionnements. Aux entreprises, elle exige d’adapter les factures à la desserte réelle et de suspendre toute facturation dans les zones privées de service. Des demandes qui résonnent comme un minimum vital dans une capitale où la promesse présidentielle d’un meilleur accès aux services de base semble s’évaporer à la vitesse de la fuite des tuyaux endommagés.
Car le malaise est profond et les racines du problème multiples. Les travaux de réhabilitation routière, nécessaires, se font souvent au prix de réseaux d’eau et d’électricité massacrés, plongeant des quartiers entiers dans le noir et la soif pendant des jours. La construction anarchique sur les conduites empêche tout entretien. Et dans l’ombre, la gabegie et l’impunité minent des entreprises publiques en souffrance. Le résultat est une population condamnée à une double peine : subir la pénurie et payer pour elle.
Alors que les grognements sociaux augmentent, l’interpellation de la VSV dépasse la simple dénonciation. Elle met en lumière l’effondrement du pacte social entre l’État et les citoyens. Quand l’eau et la lumière, symboles mêmes de la vie et du développement, deviennent des marchandises rares et injustement facturées, que reste-t-il de la dignité ? La balle est désormais dans le camp des autorités. Cesseront-elles de fermer les yeux sur cette spoliation organisée, ou continueront-elles à laisser une majorité de Kinois vivre dans l’ombre et payer pour la lumière ? L’enjeu n’est pas seulement technique ou financier, il est éminemment humain et politique. La crédibilité des institutions et le respect des droits les plus élémentaires sont en jeu dans cette bataille pour l’eau et l’électricité.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
