À Goma, sous un ciel souvent lourd de tensions, le parquet d’un gymnase résonne de dribbles et de rires. Des femmes et des hommes, certains en fauteuil roulant, d’autres maniant des béquilles, s’affrontent dans un match mixte de handibasket. Ce sport, symbole de force et d’agilité, est ici bien plus qu’une simple compétition. C’est un acte de résistance, une affirmation publique face à une société congolaise qui, trop souvent, les ignore ou les relègue à la marge. « Nous voulons simplement les mêmes chances que tout le monde », lance l’un des joueurs, la voix chargée d’une détermination qui contraste avec les obstacles quotidiens. Cette scène, loin d’être isolée, résonne puissamment avec un appel lancé à des centaines de kilomètres de là, à Kinshasa, en ce mois de mars dédié à la célébration des droits des femmes.
En effet, en marge de ce mois symbolique, le ministère des Personnes vivant avec handicap a organisé une cérémonie significative dans la capitale. Représentant la ministre du Genre, Famille et Enfant, Patrick Biayi a adressé un message clair et direct aux femmes vivant avec handicap : « Nous demandons à toutes ces femmes de prendre conscience de leurs responsabilités, de s’accepter et de travailler comme toute personne pour leur autonomisation ». Cet appel à l’action, lancé en présence de partenaires influents comme ONU Femmes et le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme, n’est pas tombé dans l’oreille de sourds. Les participantes, souvent confrontées à une double discrimination – être femme et être handicapée – ont accueilli cette initiative avec un soulagement palpable. Pour beaucoup, c’était l’occasion de mieux comprendre les outils qui peuvent les protéger et les promouvoir.
« Nous avons aussi notre loi nationale, promulguée le 12 juin 2020 par le Chef de l’État, et quatre décrets qui l’accompagnent. Je nous exhorte à nous lever, à prendre notre destin en main et à avancer », a témoigné une participante, résumant l’espoir mais aussi la frustration de nombreuses femmes handicapées en RDC. Car derrière les beaux discours et les textes juridiques se cache une réalité beaucoup plus âpre. L’exclusion sociale, dénoncée avec vigueur par les joueurs de handibasket à Goma, reste un frein majeur à l’épanouissement et à l’autonomisation des personnes handicapées. Comment prétendre à un emploi, à une formation, ou simplement à une vie sociale épanouie quand les infrastructures sont inadaptées et les mentalités imprégnées de préjugés ?
La note de plaidoyer remise par les sportifs de Goma aux autorités et à la communauté locale est un cri du cœur qui fait écho à la cérémonie de Kinshasa. Ils réclament une véritable justice, un accès égal aux opportunités, et une fin à la marginalisation. Cette convergence d’actions à travers le pays – de la capitale politique aux provinces en proie à des défis sécuritaires comme le Nord-Kivu – dessine les contours d’un mouvement plus large. L’autonomisation des personnes handicapées, et particulièrement des femmes handicapées en RDC, n’est plus une question accessoire. Elle s’impose comme un impératif de justice sociale et de développement inclusif pour tout le Congo.
Mais le chemin reste long. L’inclusion sociale au Congo ne se décrète pas uniquement dans les ministères ou lors de cérémonies officielles. Elle se construit au quotidien, dans les écoles qui doivent être accessibles, sur le marché du travail qui doit s’ouvrir, et dans le regard de chaque citoyen. Le handibasket à Goma est une puissante métaphore : il montre que lorsque l’on donne un terrain de jeu équitable, les talents s’expriment, et les handicaps s’effacent devant la compétence et la volonté. La loi de 2020 est un cadre nécessaire, mais son application concrète est le véritable défi. Les décrets d’application seront-ils effectifs ? Les budgets suivront-ils les engagements politiques ?
En cette fin du mois de la femme, mars 2024 laisse donc un goût mitigé. D’un côté, une volonté politique affichée et une mobilisation encourageante des concernées elles-mêmes. De l’autre, le fossé persistant entre les droits formels et la réalité vécue par des milliers de femmes et d’hommes. L’autonomisation des personnes handicapées passe inexorablement par la lutte contre les stéréotypes et la mise en place de politiques publiques volontaristes. L’appel de Kinshasa et le plaidoyer de Goma doivent maintenant se transformer en actions tangibles. Car une société ne peut véritablement prospérer si une partie de ses membres est systématiquement laissée pour compte. L’avenir de la RDC se joue aussi sur sa capacité à garantir à tous, sans exception, la possibilité de contribuer pleinement à sa construction.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
