Sept années se sont écoulées depuis la mise en œuvre de la gratuité de l’enseignement de base en République démocratique du Congo, une mesure constitutionnelle louable qui a ouvert les portes des écoles à des milliers d’enfants. Pourtant, derrière ce succès quantitatif, un autre combat, plus silencieux, se joue : celui de la dignité et de la motivation des enseignants, piliers pourtant essentiels de cette réforme. À Kinshasa, dans des établissements comme l’École primaire 11 Selembao, la réalité quotidienne est teintée d’inquiétude et de frustrations persistantes.
La question du salaire des enseignants au Congo ressurgit avec acuité. Récemment, sur les ondes de Radio Okapi, des voix se sont élevées pour dénoncer une situation qui mine le moral des troupes. Samuel Mbala Makusu, enseignant à Selembao, a pointé du doigt la disparition soudaine d’une prime de 80 000 francs congolais, perçue depuis janvier et désormais introuvable sur les fiches de paie. Les autorités évoqueraient une réindexation sur le salaire de base, mais sur le terrain, le constat est amer : « Faut-il encore parler de la prime de gratuité dans nos écoles ou non ? », s’interroge-t-il, légitimement. Cette prime, symbole tangible de la réforme, est-elle en train de s’évaporer, emportant avec elle la motivation d’un personnel déjà sous pression ?
L’épineux dossier des « Nouvelles Unités »
Si la gratuité de l’enseignement en RDC a permis d’engranger de nouveaux élèves, elle a aussi nécessité la création de postes. C’est là qu’apparaît un deuxième défi de taille : la mécanisation des enseignants dits « Nouvelles Unités » (NU). Recrutés pour faire face à l’afflux dans les classes, certains d’entre eux vivent un calvaire administratif et financier. À l’EP 11 Selembao, des instructeurs affirment exercer leur métier sans avoir jamais perçu le moindre salaire de l’État, et ce, depuis quatre longues années. Ils assurent des cours, prennent en charge des dizaines d’élèves, mais leur statut reste dans un flou préjudiciable. Quel message envoie-t-on à ces éducateurs quand on leur demande de bâtir l’avenir du pays sans leur garantir un avenir à eux-mêmes ?
Cette situation crée une dissonance frappante. D’un côté, les parents, surtout les plus démunis, se réjouissent légitimement de voir leurs enfants accéder à l’école sans bourse délier. La mesure remplit ainsi son objectif premier d’inclusion. De l’autre, les enseignants, chevilles ouvrières du système, se sentent délaissés. Comment, dans ces conditions, maintenir la qualité des apprentissages et l’enthousiasme pédagogique ? La réussite de la gratuité ne se mesure pas seulement au nombre d’inscriptions, mais aussi aux conditions dans lesquelles les savoirs sont transmis.
Kinshasa face aux défis opérationnels
Les défis de l’éducation à Kinshasa sont donc multiples. Au-delà des salaires, les acteurs sur le terrain insistent sur la nécessité de renforcer les moyens de fonctionnement alloués aux écoles. Des salles de classe surchargées, un manque de matériel pédagogique, des infrastructures parfois vétustes… La liste des besoins est longue. La gratuité a été un acte politique fort, mais sa consolidation passe par un accompagnement logistique et financier soutenu et transparent. Les écoles publiques ont besoin de ressources pérennes pour transformer l’essai et offrir un enseignement de qualité conforme aux ambitions de la Constitution.
Alors que la réforme entre dans sa huitième année, le secteur éducatif congolais se trouve à un carrefour. Les acquis en termes d’accès sont indéniables et précieux. Cependant, pour que le pari de la gratuité enseignement RDC soit pleinement gagnant, il est urgent d’apporter des réponses concrètes aux légitimes préoccupations des enseignants. La mécanisation des « Nouvelles Unités » et la clarification du régime des primes, dont la fameuse prime de gratuité à l’école, sont des dossiers qui ne souffrent plus d’attente. L’engagement des enseignants est la ressource la plus précieuse du système. Le préserver, c’est investir directement dans l’avenir des enfants du Congo. La balle est désormais dans le camp des autorités pour transformer une promesse d’accès en une réalité d’excellence éducative pour tous.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: radiookapi.net
