Dans une société où la retraite est souvent synonyme de repos bien mérité, qu’est-ce qui pousse une personne à continuer de se lever à l’aube, année après année, pour façonner l’avenir des plus jeunes ? À Bunia, en Ituri, une réponse vivante à cette question se nomme Anne-Marie Mulikale. À 70 ans, cette enseignante est bien plus qu’une figure familière de l’école primaire Mudzi-Pela ; elle en est le pilier, l’âme et la mémoire. Son histoire, qui s’étend sur plus d’un demi-siècle de dévouement, éclaire d’une lumière particulière les défis et la noblesse de l’éducation en République démocratique du Congo.
Chaque matin, alors que les premiers rayons du soleil percent sur Bunia, Anne-Marie Mulikale est déjà en chemin. Son arrivée parmi les premières à l’école Mudzi-Pela n’est pas une habitude, mais un rituel. « Le jour où le Seigneur voudra que cela s’arrête, alors je vais me reposer », confie-t-elle, résumant avec une simplicité désarmante une philosophie de vie entièrement tournée vers le service. Pour elle, enseigner n’est pas un simple métier ; c’est une vocation, une mission qu’elle porte avec une rigueur inaltérable depuis 51 ans.
Son engagement est un modèle pour ses collègues. Jean Claude Lobo, qui travaille à ses côtés depuis quinze ans, ne tarit pas d’éloges : « C’est une professionnelle d’une ponctualité et d’une rigueur exemplaires. La tenue de ses documents scolaires relève d’une discipline rare. » Cette rigueur, Anne-Marie la cultive chaque jour par une préparation méticuleuse. Elle consacre du temps, chaque soir, à mettre à jour ses outils pédagogiques, à peaufiner ses leçons, convaincue qu’un enseignant bien préparé est la clé d’un élève qui réussit. Cette exigence envers elle-même est le socle de son autorité bienveillante et du respect qu’elle inspire.
L’impact d’une telle carrière se mesure à l’aune des vies transformées. En cinq décennies passées devant les tableaux noirs de l’école Mudzi-Pela, Anne-Marie Mulikale a vu défiler des générations d’enfants. Beaucoup sont devenus des cadres, des infirmiers, des enseignants à leur tour. Son propre fils aîné, Willy Bahati, figure parmi ses anciens élèves. Il témoigne d’une constance remarquable : la même rigueur éducative, le même souci du détail qui caractérisaient la maîtresse d’école se retrouvent aujourd’hui dans la grand-mère attentive qu’elle est devenue. La pédagogie, chez elle, est une valeur transgénérationnelle.
Mais au-delà du cercle familial, c’est toute une communauté qui reconnaît en elle un bien précieux. Dans une province comme l’Ituri, parfois secouée par des crises, des figures de stabilité et d’abnégation comme Anne-Marie sont des trésors. Elles incarnent la persévérance, la continuité et la croyance inébranlable dans le pouvoir transformateur de l’éducation. Son parcours pose une question fondamentale : comment valoriser et transmettre cet héritage d’engagement alors que le secteur éducatif congolais fait face à de multiples défis, des infrastructures aux conditions de travail des enseignants ?
L’histoire d’Anne-Marie Mulikale n’est pas seulement un récit touchant sur le dévouement d’une enseignante de Bunia. C’est un miroir tendu à la société congolaise sur l’importance cruciale de ses éducateurs. Elle rappelle que derrière les statistiques et les réformes, l’éducation repose d’abord sur des hommes et des femmes qui y consacrent leur vie. Alors que la RDC réfléchit à l’avenir de son système scolaire, les parcours exemplaires comme le sien offrent des leçons de ténacité et d’amour du métier. Ils nous interrogent : saurons-nous cultiver et faire naître d’autres Anne-Marie pour les générations futures ? L’enjeu, pour l’Ituri et pour tout le pays, est de créer les conditions qui permettent à de telles vocations de s’épanouir et de se perpétuer, assurant ainsi un avenir plus lumineux aux enfants du Congo.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: radiookapi.net
