Dans les silences feutrés des réserves du Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren, dort une mémoire minérale. Plus de 264 000 clichés aériens, des kilomètres de cartes jaunies et des milliers d’échantillons racontent, en strates sédimentaires de papier et de roche, la géographie intime d’un territoire convoité. Ces données géologiques coloniales, compilées sous le règne de Léopold II et durant l’ère du Congo belge, constituent aujourd’hui l’un des coffres-forts scientifiques les plus sensibles au monde, au centre d’une bataille silencieuse où se mêlent enjeux de restitution archives géologiques coloniales, souveraineté nationale et appétits économiques féroces.
L’onde de choi provient d’un accord minier RDC KoBold, signé en 2025. Portée par des fonds d’investissement américains parmi les plus puissants de la planète, la société KoBold Metals, spécialisée dans l’exploration par intelligence artificielle, a obtenu le droit de numériser les archives géoscientifiques congolaises, y compris celles détenues par le MRAC Tervuren Congo. L’objectif affiché ? Rendre ces données publiques. La réalité sous-jacente ? Identifier, grâce à ces cartes anciennes, les gisements de minerais stratégiques – cuivre, cobalt, lithium – que la colonisation n’aurait su ou pu exploiter. Cependant, le Musée, se drapant dans son statut d’institution de recherche publique, a opposé un refus catégorique à cette intrusion du privé, créant une tension palpable avec ses propres partenaires congolais.
Cette crispation n’est que la partie émergée d’un iceberg de contradictions. Comment, en effet, concilier l’héritage d’une institution née pour glorifier l’entreprise coloniale avec sa mission actuelle de coopération scientifique ? « Les archives géologiques de l’époque coloniale préservent des systèmes de connaissances construits grâce à des pratiques extractives », analyse Munira Raji, géoscientifique à l’Université de Plymouth. Elles attribuent souvent aux géologues européens des « découvertes » qui reposaient sur des savoirs autochtones, tout en privant les nations africaines du contrôle sur les données de leur propre sous-sol. La restitution archives géologiques coloniales devient ainsi une question de justice cognitive autant que de souveraineté économique.
Dans ce paysage miné, une initiative européenne tente d’apporter une réponse institutionnelle : PanAfGeo+ ressources minières. Ce programme, financé par l’UE, vise à renforcer les capacités géologiques africaines et promeut la numérisation des archives à des fins de gouvernance durable. Le département des sciences de la Terre du MRAC y participe activement, ouvrant une voie alternative à la logique purement commerciale de KoBold. Mais ce projet suscite aussi des interrogations : servira-t-il in fine les priorités industrielles européennes en matière de métaux critiques, comme le suggèrent certaines analyses ? La numérisation, si elle est un outil de libération des données, peut aussi être un instrument de soft power géoéconomique.
L’histoire résonne ici avec une ironie tragique. Les mêmes documents qui, il y a un siècle, servaient à légitimer l’extraction coloniale sont aujourd’hui l’objet d’une nouvelle ruée. « La logique de l’archivage entre directement en conflit avec la logique de l’exploitation », résume l’historienne Gillian Mathys. Le musée, lui, navigue à vue. Il affirme avoir cessé de facturer l’accès à ses archives aux entreprises – une pratique qui limitait cet accès aux seuls acteurs privés – et se dit engagé en faveur d’un accès libre. Pourtant, la question du transfert effectif de la propriété intellectuelle et physique de ces millions de documents vers la RDC reste entière, soixante ans après l’indépendance.
Alors, où se situent les intérêts du peuple congolais dans cette géopolitique des sous-sols ? La bataille pour les données géologiques coloniales est un miroir des déséquilibres persistants. Elle oppose la mémoire à la prédation, la recherche à l’extraction, la souveraineté nationale aux stratégies globales des grandes puissances. Les étagères de Tervuren renferment plus que de la poussière et de l’encre ; elles contiennent les clés potentielles du développement de la RDC, mais aussi les schémas de nouvelles dépendances. La vraie restitution ne sera pas seulement celle des octets et des papiers, mais celle du pouvoir de décider, enfin, du destin de sa propre terre et de ses richesses enfouies.
Article Ecrit par Yvan Ilunga
Source: Actualite.cd
