Le bureau de l’administration semble vide, mais la colère, elle, est bien palpable. Dans un coin du territoire de Kongolo, province du Tanganyika, soixante-neuf agents de l’Institut supérieur de développement rural (ISDR) vivent un cauchemar salarial qui dure depuis deux ans et demi. Trente mois sans percevoir leur salaire de base. Un calvaire financier qui pousse des familles entières au bord du gouffre et met en lumière les profondes fissures dans la gestion de cette institution publique.
« Nous sommes mécanisés sur le papier, mais nos enfants ont faim dans la réalité », lance, la voix empreinte d’amertume, l’un de ces agents, préférant garder l’anonymat par crainte de représailles. Cette phrase résume le paradoxe absurde auquel ils sont confrontés. Inscrits sur les listings de paie nationaux depuis le quatrième trimestre 2023, au même titre que les agents d’autres universités, ils n’ont pourtant jamais vu la couleur de ces fameux salaires. Où passe l’argent ? La question brûle les lèvres de tout le personnel, administratif et enseignant confondus.
Leurs regards accusateurs se tournent vers le comité de gestion de l’ISDR Kongolo. Dans une déclaration rendue publique et désormais portée devant la justice, les agents dénoncent une gestion opaque et des détournements flagrants. Le délégué syndical, Daniel Kikuni, est catégorique : « Les fonds de l’institution sont utilisés à des fins privées par la direction. On nous parle de frais de démarches pour notre propre mécanisation, mais en attendant, nous sommes privés de nos primes locales, et nos salaires de base sont introuvables. » Une situation qui crée un profond sentiment d’injustice et sape le moral de ceux qui sont pourtant chargés de former les futures élites du développement rural en RDC.
Au cœur de la tempête, une absence qui interroge. Les agents pointent du doigt le directeur général de l’ISDR/Kongolo, le professeur Kitenge Bin Saleh, qui, selon eux, ne se serait pas présenté dans l’enceinte de l’institut depuis au moins quatre ans. Comment une institution peut-elle fonctionner sans son pilote ? Cette absence prolongée nourrit les rumeurs et alimente le discrédit jeté sur toute la gestion de l’établissement, renforçant les accusations de mauvaise gestion à l’ISDR Kongolo.
Contacté pour réagir à ces graves accusations, le directeur général apporte une version diamétralement opposée des faits. Depuis Kinshasa, le Pr Kitenge Bin Saleh affirme mener des « démarches dans l’intérêt de l’institution » et rejette en bloc les allégations de détournement. Il explique que seul un noyau d’agents est effectivement mécanisé et payé, tandis que le gros des troupes attendrait encore « sa régularisation administrative ». Une explication qui sonne creux pour des agents à bout de patience après trente mois d’attente. Le directeur y voit plutôt une cabale, estimant être victime d’« attaques internes » visant à le remplacer. Mais peut-on vraiment attribuer une telle mobilisation à de simples manœuvres politiques, quand il s’agit de la survie économique de dizaines de familles ?
Ce conflit social à l’ISDR Kongolo dépasse le simple cas d’école. Il est le symptôme d’un mal plus profond qui ronge de nombreuses administrations publiques en République Démocratique du Congo : l’opacité, la lourdeur bureaucratique et l’impunité présumée. La mécanisation, sensée moderniser et sécuriser le paiement des agents mécanisés en RDC, se transforme ici en un chemin de croix interminable. Que faut-il faire pour que les engagements de l’État se traduisent en salaires dans la poche des fonctionnaires ? La justice, saisie par les syndicats, pourra-t-elle faire la lumière sur l’utilisation des fonds alloués à cette institution ?
En attendant les réponses, à Kongolo, la détresse est quotidienne. Les arriérés de salaires à Kongolo ne sont pas qu’un chiffre dans un dossier administratif. Ce sont des loyers impayés, des enfants privés de fournitures scolaires, des repas sautés. Ce conflit social à l’ISDR révèle, une fois de plus, le fossé abyssal qui peut exister entre les mécanismes de l’État et la réalité vécue par ses agents. L’enjeu est de taille : il s’agit de la crédibilité du système éducatif supérieur et, fondamentalement, de la dignité du travail dans un pays qui aspire au développement.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
