Le bruit des perles qui s’entrechoquent résonne dans la salle, ponctué par des rires et des chuchotements concentrés. Tangazo Jovial, les doigts agiles, enfile délicatement une à une les petites billes colorées. « Avant, pendant les vacances, je restais à la maison sans rien faire de concret. Aujourd’hui, je sais que chaque bracelet que je fabrique est un pas vers mon indépendance », confie-t-elle, le regard déterminé. Comme elle, des dizaines d’adolescentes de Bunyakiri, dans le Sud-Kivu, ont transformé leurs vacances de Pâques en une période d’apprentissage intensif, loin de l’oisiveté souvent subie dans les milieux ruraux.
Cette initiative, portée par la Radio communautaire de Bunyakiri, n’est pas un simple atelier de loisirs. Il s’agit d’un programme structuré de formation en entrepreneuriat pour les filles reporters, visant à leur offrir des compétences tangibles et immédiatement monnayables. Pendant plusieurs semaines, ces jeunes femmes, pour la plupart encore sur les bancs de l’école, se sont familiarisées avec les techniques de fabrication de sacs, de pochettes et de bracelets en perles. Un savoir-faire artisanal local qu’elles entendent désormais valoriser pour créer leurs propres micro-entreprises.
« L’objectif est double : briser le cycle de la dépendance économique et renforcer la résilience de ces adolescentes face aux défis de leur environnement », explique Simon Weteshi Mihona, superviseur des activités. Dans une région marquée par les séquelles persistantes des conflits, où de nombreux parents peinent à joindre les deux bouts, cette autonomisation économique des jeunes du Sud-Kivu revêt une importance cruciale. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre un métier, mais de construire un bouclier contre la précarité et de contribuer, à leur échelle, aux finances familiales. « Les compétences acquises allègent une pression immense sur les foyers souvent fragilisés », ajoute-t-il.
Mais au-delà de l’aspect purement économique, que se joue-t-il réellement dans ces ateliers ? L’estime de soi. Kubali Joséphine, une autre participante, en témoigne : « Je suis très heureuse de participer. J’espère apprendre rapidement pour fabriquer et vendre mes propres sacs. Savoir que je peux compter sur mes mains pour subvenir à mes besoins, ça change tout dans la façon dont je me perçois. » Cette formation pendant les vacances scolaires comble ainsi un vide éducatif, en proposant un apprentissage pratique et émancipateur en dehors du cadre scolaire traditionnel. N’est-ce pas là une réponse pertinente à la question du chômage des jeunes et de l’inactivité pendant les longues périodes de congé ?
L’engagement de la radio communautaire de Bunyakiri dépasse donc son rôle traditionnel d’information. Elle se pose en actrice directe du développement local, en investissant dans le capital humain le plus précieux : sa jeunesse féminine. En ciblant spécifiquement les filles reporters, le programme reconnaît et valorise le rôle de ces jeunes voix dans leurs communautés, tout en leur donnant les moyens de durer. Comment mieux assurer l’indépendance et la durabilité du journalisme communautaire qu’en sécurisant la situation économique de celles qui le portent ?
Le pari de l’artisanat à Bunyakiri comme levier d’émancipation est audacieux. Il mise sur la créativité et le savoir-faire local pour générer des revenus, mais aussi pour ancrer un sentiment de fierté et de capacité d’action. Dans un contexte où les opportunités pour les jeunes filles en zone rurale sont limitées, cette formation représente une lueur d’espoir concrète. Elle démontre que l’investissement dans des compétences pratiques peut être une puissante stratégie de lutte contre la pauvreté et l’exclusion.
Alors que les participantes repartent avec leurs créations et de nouveaux projets en tête, une question persiste : cette initiative isolée peut-elle faire tache d’huile ? Le modèle développé ici, alliant éducation aux médias et autonomisation économique des jeunes, pourrait inspirer d’autres communautés du Kivu et au-delà. L’enjeu sociétal est de taille : permettre à une génération entière de jeunes filles de ne plus être perçues comme une charge, mais comme des actrices économiques à part entière, capables de forger leur propre destin, une perle à la fois. La véritable réussite se mesurera à la pérennité des petites entreprises qui naîtront de ces ateliers et à la confiance inébranlable que ces jeunes reporters-artisanes auront gagnée en elles-mêmes.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
