Le visage empreint de gravité, Isidore Kivukama scrute l’assemblée réunie dans la cour du temple kimbanguiste de Bunia. En ce 6 avril, jour sacré pour des millions de croyants, l’air est lourd non seulement de ferveur, mais aussi du souvenir des violences qui déchirent l’Ituri. « Le sang a assez coulé », lance-t-il, sa voix portée par un silence recueilli. Ce n’est pas un sermon comme les autres, mais un vibrant appel à la paix en Ituri, lancé directement aux oreilles des enfants d’une province meurtrie. Comment une terre aussi riche peut-elle être le théâtre de tant de souffrances ?
À l’occasion de la commémoration du début du ministère du prophète Simon Kimbangu, les leaders religieux ont transformé la célébration en tribune pour la réconciliation. Isidore Kivukama, responsable de l’église à Bunia, a rappelé avec force l’essence même du message kimbanguiste : un combat spirituel et politique mené sans effusion de sang. « Le modèle de résistance pacifique du prophète doit aujourd’hui servir de boussole aux fils et filles de l’Ituri », insiste-t-il. Son message s’adresse sans détour aux membres des groupes armés en Ituri, les invitant à déposer les armes et à « ruminer la paix ». Peut-on espérer que cet appel traverse les collines et atteigne les maquis où sévit la violence ?
La référence à Simon Kimbangu n’est pas anodine. Elle ancre la quête de paix dans une histoire congolaise plus large, celle des pères de l’indépendance qui ont aussi lutté pour la liberté. Kivukama fait le lien entre les sacrifices de Lumumba, Kasavubu et le martyre du prophète. « Comment les Ituriens peuvent-ils continuer à subir de tels supplices alors que d’autres ont déjà versé leur sang pour la liberté du Congo tout entier ? », interroge-t-il, pointant du doigt l’absurdité des conflits fratricides. Cette rhétorique puissante cherche à réveiller une conscience collective au-delà des appartenances ethniques ou communautaires. La violence à Bunia et dans ses environs n’est-elle pas, avant tout, un échec pour toute une nation ?
L’appel va plus loin qu’une simple incantation à la paix. Il se double d’un impératif d’unité face aux menaces qui pèsent sur le pays. Le responsable religieux déplore les divisions internes et la haine qui minent la province alors que, selon lui, le Congo fait face à des ennemis extérieurs bien identifiés. Ce discours reframe le conflit : les véritables adversaires ne seraient pas les voisins d’un même village, mais des forces cherchant à affaiblir la cohésion nationale. En appelant à cesser de « faire couler le sang des innocents », l’Église kimbanguiste pose un acte politique fort, assumant un rôle de médiateur moral dans un espace public souvent fragmenté.
Plusieurs activités ont ponctué cette journée de commémoration au siège de l’église à Bunia, toutes tournées vers ce même objectif de réconciliation en Ituri. Des chants, des prières et des témoignages ont rythmé la journée, créant un cadre solennel pour ce plaidoyer. L’initiative montre la volonté des acteurs religieux d’utiliser leur influence spirituelle et morale pour peser sur le cours des événements sécuritaires. Dans une région où les discours politiques peinent souvent à trouver écho, la voix des églises conserve une résonance particulière auprès des populations.
Cet appel lancé depuis Bunia pose une question fondamentale : la mémoire d’un prophète de la non-violence peut-elle devenir l’étincelle qui manquait pour enclencher un vrai processus de paix ? L’Ituri, épuisée par des années de cycles violents, est à la croisée des chemins. Le message des héritiers de Simon Kimbangu insuffle une dimension éthique et historique au débat sur la sécurité. Il rappelle que la paix n’est pas seulement l’absence de guerre, mais la construction active, sur des fondements de justice et de mémoire partagée, d’un avenir où le sang ne serait plus la monnaie courante des différends. La balle est désormais dans le camp des acteurs, armés ou civils, qui façonnent au quotidien le destin de cette province. Vont-ils choisir la voie de la destruction ou celle, beaucoup plus exigeante, de la réconciliation ?
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: radiookapi.net
