L’or congolais, une richesse qui fuit ? Face à une hémorragie chronique des recettes, le gouvernement de la Première ministre Judith Suminwa passe à l’offensive. Lors de la 85ᵉ réunion du Conseil des ministres, le chef du gouvernement a détaillé les avancées concrètes du mécanisme national de captation et de sécurisation des flux d’or, une feuille de route urgente dictée par le président Félix Tshisekedi. Cette initiative marque un tournant potentiel pour la filière aurifère RDC, dont une part substantielle échappe encore au contrôle de l’État, grévant les finances publiques et la stabilité macroéconomique.
Le constat est sans appel : l’exploitation artisanale or, prédominante, couplée à la porosité des frontières et à des écarts fiscaux avec les pays voisins, crée un terreau fertile pour la contrebande. Selon les estimations, plus de 80% de l’or artisanal quitterait le territoire à des prix sous-évalués, privant le Trésor public de devises cruciales. « La Première ministre a insisté sur la nécessité de renforcer la stratégie du gouvernement dans la captation flux or », a-t-il été rappelé. En réponse, une task-force interministérielle a été constituée, produisant un diagnostic précis et des solutions ciblées.
Les pistes identifiées esquissent les contours d’une véritable restructuration or Congo. Il s’agit d’abord de finaliser le manuel de traçabilité des produits miniers, de la fosse à l’exportation, pour instaurer une chaîne de contrôle infaillible. En parallèle, le décret encadrant le Centre spécialisé d’achat de l’or artisanal est en cours de révision, avec un focus sur les aspects procéduraux et fiscaux pour le rendre plus attractif que le marché parallèle. Autre mesure phare : la bancarisation progressive des coopératives et négociants, un levier essentiel pour formaliser les transactions et assécher les circuits informels.
Le volet opérationnel ne sera pas en reste. Le déploiement effectif de l’Inspection générale des mines et du Centre d’expertise (CEEC) aux principaux postes frontaliers vise à muscler le contrôle physique des exportations. Enfin, la RDC entend renforcer son rôle au sein du mécanisme régional de certification de la CIRGL, une démarche qui crédibilise son engagement contre le « blood gold ». « Compte tenu de l’enjeu stratégique, la Première ministre a instruit le ministre des Mines de procéder, dans les meilleurs délais, à leur mise en œuvre dans une province pilote, en l’occurrence le Haut-Uele », a-t-il été précisé. Ce choix d’une région test permettra d’ajuster le dispositif avant un déploiement national.
Quels sont les enjeux sous-jacents de ce vaste chantier piloté par le gouvernement Suminwa mines ? Au-delà de l’impératif fiscal immédiat – accroître les recettes de l’État –, c’est la souveraineté économique du pays qui se joue. La mine industrielle de Kibali, géant africain, ne peut à elle seule porter le secteur. Intégrer la production artisanale dans l’économie formelle signifie sécuriser une manne financière vitale pour les réserves de change, un rempart contre l’instabilité monétaire. Cette formalisation est aussi un puissant outil de pacification dans l’Est minier, où l’or finance trop souvent des conflits armés.
La réussite de cette restructuration dépendra de sa mise en œuvre sur le terrain, un défi colossal dans un pays où l’informel est profondément enraciné et l’insécurité persistante. La bancarisation, par exemple, nécessitera un accompagnement et une éducation financière des acteurs. La lutte contre la corruption aux points de contrôle sera un autre test décisif. Cependant, l’approche progressive et pragmatique, débutant par une phase pilote, semble indiquer une prise de conscience des complexités locales.
À moyen terme, si ces mesures sont appliquées avec rigueur, la filière aurifère RDC pourrait se transformer en un pilier plus solide et transparent de la croissance nationale. L’objectif est de créer un écosystème où la valeur de l’or congolais bénéficie enfin à l’ensemble de la nation, via des investissements publics dans les infrastructures et les services sociaux. Cette réforme, si elle aboutit, redéfinirait la gouvernance d’un secteur clé et renforcerait la crédibilité internationale de la RDC comme partenaire économique sérieux et responsable. Le chantier est ouvert, et ses premiers résultats dans le Haut-Uele seront scrutés comme le baromètre d’une nouvelle ambition économique.
Article Ecrit par Amissi G
Source: Actualite.cd
