La conférence de presse tenue ce samedi à Kinshasa par l’opposant Delly Sessanga a jeté un pavé dans la mare politique congolaise. Loin d’un simple exercice de critique partisane, l’ancien élu du Kasaï a déroulé une analyse froide et chiffrée de la gestion de la sécurité nationale en RDC sous le règne du président Félix Tshisekedi. Le constat est sévère : malgré un engagement financier colossal et des mesures exceptionnelles comme l’état de siège, les résultats sur le terrain seraient dérisoires, alimentant des soupçons d’une gestion opaque des ressources de l’État.
Le cœur de l’accusation réside dans la gestion du budget défense Tshisekedi. Sessanga a martelé un chiffre : plus de 13,6 milliards de dollars américains orientés vers les secteurs de la défense et de la sécurité entre 2019 et 2025, soit plus de 30% des crédits budgétaires. « Pas de renforcement visible de l’outil de défense. Pas de sécurisation durable des populations », a-t-il déploré. Cette distorsion entre l’effort financier consenti et la réalité sécuritaire, notamment à l’Est, conduit naturellement à une question qui fâche : où sont passés ces moyens ? Pour Delly Sessanga, cette situation n’est pas le fruit du hasard mais pourrait bien cacher un « business de la guerre », un système où les financements publics se perdraient dans les méandres d’une bureaucratie peu soucieuse de résultats tangibles.
L’opposant franchit un pas supplémentaire en qualifiant la stratégie gouvernementale d’instrumentalisation de la guerre. Selon lui, le conflit à l’Est servirait d’alibi commode pour geler la vie démocratique et repousser les échéances électorales. « Le pouvoir sait qu’au regard de la Constitution et de l’horloge républicaine, il ne lui reste que 946 jours d’exercice avant la fin définitive du second et dernier mandat de Félix Tshisekedi », a-t-il déclaré, brandissant le calendrier constitutionnel comme un rappel à l’ordre. Cette analyse politique suggère un calcul machiavélique : entretenir une situation de crise sécuritaire pour justifier un éventuel report des élections 2028 ou, à tout le moins, pour canaliser l’attention publique et éviter un bilan sécuritaire jugé défaillant.
Cette accusation porte en elle une ironie cruelle de l’histoire politique congolaise. L’homme qui, avec ses partisans, avait combattu dans la rue ce qu’il appelle le « glissement électoral » du régime Kabila, serait-il aujourd’hui tenté par une manœuvre similaire ? « Félix Tshisekedi et les siens ne peuvent, sans se renier, devenir aujourd’hui les artisans d’un nouveau glissement, sous couvert de la guerre », interpelle Sessanga. Le refus de faire de la guerre un « alibi à la confiscation de la démocratie » est donc un positionnement clair de l’opposition, qui voit dans la feuille de route de la CENI pour les élections 2028 le seul antidote à une dérive autoritaire.
La sortie musclée de Sessanga place le régime dans une posture délicate. Comment répondre à des accusations aussi précises, basées sur des chiffres budgétaires publics ? La tentation sera grande de discréditer le messager, de le qualifier d’opposant opportuniste. Pourtant, les questions soulevées touchent à l’essence même du contrat social : la destination des impôts des citoyens et la capacité de l’État à assurer leur protection. La faible sécurisation des populations, malgré les milliards engagés, reste une faille béante dans le discours gouvernemental.
Le tableau serait incomplet sans évoquer l’impasse du dialogue national, piétinant malgré les appels de l’opposition et le mandat de médiation confié à l’Angola. Pour les détracteurs du pouvoir, ce dialogue devrait être le cadre d’une vérité nationale sur la gestion de la crise multiforme, incluant la question sécuritaire et financière. Son blocage actuel renforce le sentiment d’une classe politique au pouvoir campée sur ses positions, utilisant la rhétorique de la guerre comme un bouclier contre toute exigence de redevabilité.
En définitive, la conférence de Delly Sessanga a bien plus servi qu’une simple tribune d’opposition. Elle a posé, avec une acuité remarquable, les termes du débat politique pour les prochains mois. La gestion du budget défense Tshisekedi et l’instrumentalisation de la guerre présumée sont désormais des thèmes incontournables. Alors que le compte à rebours vers les élections 2028 est lancé, la balle est dans le camp du pouvoir. Devra-t-il rendre des comptes sur l’utilisation des fonds colossaux de la défense, ou continuera-t-il à brandir l’urgence sécuritaire pour étouffer toute contestation ? La réponse à cette question dessinera le visage de la démocratie congolaise pour les années à venir.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
