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Aide alimentaire au Nord-Kivu : Un bol de riz et un goût d’injustice pour les déplacés oubliés

Un sourire timide éclaire le visage buriné de Papy*, père de cinq enfants, tandis qu’il ajuste le sac de haricots sur son épaule. « Je suis vraiment content et satisfait de cette aide qui va couvrir l’alimentation de ma famille pendant quelques semaines », confie-t-il, un rare moment de répit dans un quotidien rythmé par la peur et la précarité. Comme lui, des centaines de déplacés internes et de familles récemment retournées dans le groupement Bashali Mokoto, en territoire de Masisi, ont reçu une assistance ce dimanche 22 mars. Une opération menée par le Programme alimentaire mondial (PAM) en partenariat avec Caritas Goma, une bouée de sauvetage dans un océan de besoins.

Cette distribution d’aide humanitaire en RDC vise à soulager des populations laminées par des mois, voire des années, de violences récurrentes dans le Nord-Kivu. Les sacs de vivres représentent plus qu’une simple nourriture ; ils incarnent une pause dans la lutte quotidienne pour la survie. « Cela va soulager notre souffrance durant une période donnée », murmure une mère, le regard perdu vers les collines encore menaçantes. La région, théâtre de conflits armés persistants, a vu ses communautés se déliter, contraintes à l’exode ou vivant dans une insécurité chronique qui paralyse les champs et anéantit les économies locales.

Pourtant, derrière les images de distributions et les sourires de circonstance, une autre réalité, plus sombre, émerge. L’opération, aussi vitale soit-elle, porte en elle les stigmates des défis logistiques et peut-être des choix douloureux qui caractérisent trop souvent l’action humanitaire dans l’est de la RDC. Le processus d’identification des bénéficiaires n’a, en effet, pas fait l’unanimité. Dans l’ombre de ceux qui ont reçu leur ration, d’autres mains restent vides, et des voix s’élèvent, empreintes d’amertume et d’incompréhension.

« Nous sommes aussi des victimes de la guerre, malgré la différence de nos territoires. » Cette plainte, lancinante, provient des habitants de Kalonge, dans le territoire de Walikale, et de ceux de Binja, dans le territoire de Rutshuru. Ces agglomérations, voisines de la zone de Kalembe, se considèrent comme les grands oubliés de cette vague d’assistance. Comment expliquer que des familles fuyant les mêmes épicentres de violence, subissant les mêmes privations, soient ainsi séparées par une ligne invisible sur une carte administrative ? La logique des zones d’intervention, souvent dictée par des impératifs de sécurité et d’accès, se heurte frontalement à la réalité transfrontalière des souffrances.

Cette exclusion perçue jette une ombre sur le geste du PAM et de Caritas Goma. Elle pose une question fondamentale, et récurrente, dans le paysage humanitaire congolais : celle de l’équité. Jusqu’où les critères géographiques ou administratifs doivent-ils prévaloir sur l’urgence et l’universalité du besoin ? Les déplacés internes du Masisi méritent incontestablement cette aide, mais ceux de Kalonge ou de Binja, fuyant des conflits armés similaires, ne forment-ils pas les maillons d’une même chaîne de détresse ?

Face à cette situation, les communautés laissées-pour-compte ne restent pas silencieuses. Elles lancent un appel solennel aux acteurs humanitaires, et particulièrement au PAM, pour être intégrées dans les prochaines phases d’assistance. Leur demande est simple : une prise en compte plus inclusive, qui transcende les découpages territoriaux pour se concentrer sur la carte, bien plus vaste, de la vulnérabilité. « Nous appelons à plus d’équité dans la distribution de l’aide humanitaire », insistent-elles, refusant d’être les victimes collatérales d’une bureaucratie de l’urgence.

Cette distribution à Bashali Mokoto, si elle apporte un répit concret, agit comme un révélateur des tensions et des limites de l’aide dans une région en crise permanente. Les besoins, comme le rappellent toutes les agences sur le terrain, restent immenses. Des milliers de familles survivent dans des sites de déplacés surpeuplés ou dans des communautés d’accueil exsangues, où la solidarité locale atteint ses limites. La persistance de conflits armés au Nord-Kivu ne fait qu’alimenter un flux continu de nouveaux besoins, rendant toute action humanitaire semblable à une course poursuite épuisante.

Alors, que faut-il retenir de cette journée du 22 mars ? Un succès opérationnel pour avoir acheminé de la nourriture dans une zone difficile ? Sans doute. Une lueur d’espoir pour des centaines de familles ? Assurément. Mais également un rappel cruel que l’aide, dans son allocation, peut parfois creuser des injustices, créant des catégories de souffrances « prioritaires » et d’autres « secondaires ». Dans l’est de la RDC, le chemin vers une assistance véritablement équitable et à la hauteur de l’immense détresse reste semé d’embûches. Le bol de riz distribué à Masisi doit-il avoir un goût différent de celui réclamé à Kalonge ? La réponse, pour ceux qui ont faim, ne souffre d’aucune ambiguïté.

Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd

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Chloé Kasong
Chloé Kasong
Issue de Kinshasa, Chloé Kasong est une analyste rigoureuse des enjeux politiques et sociaux de la RDC. Spécialisée dans la couverture des élections, elle décortique pour vous l’actualité politique avec impartialité, tout en explorant les mouvements sociaux qui façonnent la société congolaise. Sa précision et son engagement font d'elle une voix incontournable sur les grandes questions sociétales.
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