Un silence lourd plane sur les rives du lac Kivu, ce samedi 7 mars, lorsque des riverains de Kamirhonda, dans le territoire de Kalehe, repêchent un corps inanimé flottant sur les eaux. C’est celui d’Ajua Luhitire, une jeune fille dont la vie a basculé dans les profondeurs du lac, suscitant effroi et interrogations au village Kabulu, dans l’aire de santé de Bujuki. Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi cette adolescente, à peine revenue de Bukavu où elle était soignée pour épilepsie, a-t-elle trouvé la mort dans ces conditions tragiques ?
Les témoignages des proches dressent le portrait d’une jeune femme en proie à une profonde détresse. Ajua Luhitire souffrait d’épilepsie, une maladie qui, au-delà des crises physiques, engendre souvent un isolement social pesant. Récemment, sa famille l’avait conduite à Bukavu, espérant une prise en charge médicale plus adaptée. Mais de retour au village, ses angoisses semblent s’être accentuées. Elle confiait à son entourage ses craintes pour l’avenir, la peur viscérale de ne jamais pouvoir se marier en raison de son état de santé. « Elle se sentait comme un fardeau, une marginale », souffle une voisine, sous le choc. Si les circonstances exactes de sa mort restent à élucider officiellement, la piste du suicide est évoquée par plusieurs sources locales. Un acte désespéré qui, s’il se confirme, raconte une histoire de souffrance silencieuse.
Ce drame individuel ouvre une fenêtre sur une réalité collective bien plus vaste. Le territoire de Kalehe, dans le Sud-Kivu, est une région meurtrie où les populations cumulent les traumatismes. L’insécurité chronique due aux conflits armés, la pauvreté endémique, les crises humanitaires à répétition : autant de facteurs qui érodent le moral des communautés. Sadiki Juge, acteur de la société civile locale, alerte : « La population de Kalehe, confrontée aux graves conséquences de la guerre, a besoin d’une assistance en santé mentale, en activités génératrices de revenus et en alimentation. » Son appel résonne comme un cri d’alarme dans un contexte où les ressources psychologiques sont quasi inexistantes. Comment vivre, aimer, rêver lorsque la survie au quotidien est déjà un combat ?
Le cas d’Ajua Luhitire n’est malheureusement pas isolé. Il symbolise la double peine vécue par de nombreuses personnes atteintes de maladies chroniques dans des zones en crise. L’épilepsie, encore stigmatisée dans certains milieux, peut devenir un obstacle insurmontable à l’intégration sociale, surtout pour les jeunes femmes dont l’avenir est souvent associé au mariage. La pression sociale, le manque de perspectives, l’absence de soutien psychologique : autant d’éléments qui peuvent pousser au désespoir. « Nous condamnons le suicide, mais nous devons aussi comprendre ce qui y conduit », insiste Sadiki Juge, plaidant pour un renforcement des mécanismes de solidarité familiale et communautaire. Car dans l’ombre de ces drames, c’est tout un système de prise en charge qui fait défaut.
Les autorités locales et les organisations humanitaires sont-elles à l’écoute de cette détresse invisible ? La santé mentale reste le parent pauvre des politiques publiques dans bien des régions de la RDC, et le Sud-Kivu n’échappe pas à cette règle. Pourtant, les besoins sont immenses. Au-delà de l’urgence alimentaire et sécuritaire, il est crucial de développer des services d’écoute et d’accompagnement psychologique pour aider les populations à surmonter leurs traumatismes. Le drame de Kamirhonda doit servir de électrochoc. Chaque vie perdue est un signal d’alarme sur l’état de santé sociale d’une communauté.
Alors que le corps d’Ajua Luhitire repose désormais, son histoire interpelle. Elle rappelle que derrière les statistiques sur l’insécurité et la pauvreté à Kalehe, il y a des visages, des destins brisés, des appels à l’aide étouffés. Renforcer la résilience des populations passe par une approche holistique qui intègre le bien-être mental. Comme le souligne un habitant de Bujuki, « il ne suffit pas de survivre, il faut aussi pouvoir vivre avec espoir ». Un espoir qui, pour beaucoup à Kalehe, semble aujourd’hui se noyer dans les eaux sombres du lac Kivu.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
