Alors que le lac Tanganyika recommence à bruisser des moteurs des barges de commerce, la cité d’Uvira, au Sud-Kivu, se débat dans un paradoxe économique aussi violent que les récents combats. La reprise tant attendue du commerce lacustre, après un mois et demi d’occupation par les rebelles de l’AFC/M23, se heurte à un nouvel obstacle, administratif celui-là : une flambée des taxes au port de Kalundu. Ce goulot d’étranglement fiscal menace d’étouffer dans l’œuf la fragile relance et plonge les consommateurs dans une crise des prix alarmante.
Le port de Kalundu, véritable artère économique pour toute la région, constitue le point d’entrée crucial pour les marchandises en provenance de Kalemie, mais aussi des pays voisins que sont le Burundi, la Tanzanie et la Zambie. Farines, huiles, matériaux de construction… près de 70% des biens de première nécessité transitent par ces eaux. Pourtant, les opérateurs économiques font face à un mur. La Division provinciale de mobilisation et d’encadrement des recettes (DPMER) du Sud-Kivu a drastiquement revu à la hausse ses prélèvements, avec une augmentation avoisinant les 50% selon les syndicats de commerçants.
« Avant la période trouble, la taxe pour un camion de marchandises standard s’élevait à 4 000 francs congolais. Aujourd’hui, il faut compter 6 000 francs, sans compter les autres frais annexes qui ont également gonflé », déplore un importateur basé à Uvira, sous couvert d’anonymat. Cette hausse, justifiée officieusement par le besoin de reconstituer les caisses de l’État après les pertes liées à l’insécurité, se répercute immédiatement sur les étals des marchés. Le sac de farine de maïs, pilier de l’alimentation locale, a vu son prix augmenter de près de 30% en l’espace de deux semaines.
Comment une mesure visant à booster les recettes publiques peut-elle se transformer en un frein aussi puissant à l’activité économique ? La question est au cœur des préoccupations des observateurs. Le député provincial élu d’Uvira, Bisimwa Sinderi, monte au créneau pour dénoncer une politique « contreproductive et aveugle ». « Alourdir la fiscalité dans un contexte post-conflit, où la population peine déjà à se relever et où les entreprises sont exsangues, revient à tuer la poule aux œufs d’or », assène-t-il. Il plaide pour un moratoire ou un allègement significatif des taxes port Kalundu pour permettre aux circuits commerciaux de se reconstituer.
Cette situation illustre les dilemmes profonds de la gouvernance économique en RDC, tiraillée entre l’impératif de rentrées fiscales et la nécessité de stimuler les échanges. Le port de Kalundu, s’il veut redevenir le moteur qu’il était, a besoin d’huile dans les rouages, pas de sable. Les autorités municipales et provinciales, sollicitées à plusieurs reprises, sont restées muettes sur le sujet, un silence qui en dit long sur la complexité du dossier et les pressions contradictoires.
À plus long terme, cette crise économique Sud-Kivu pose la question de la résilience des territoires sortant de conflit. La paix ne se mesure pas seulement à l’absence de combats, mais aussi à la capacité des populations à accéder à des biens essentiels à des prix abordables. L’épisode actuel démontre que la menace de l’AFC/M23 peut laisser place à d’autres formes de vulnérabilités, tout aussi étouffantes. La balle est désormais dans le camp de la DPMER Sud-Kivu et du gouvernement provincial. Leur décision – maintenir une pression fiscale forte au risque de casser la reprise, ou l’assouplir pour favoriser une croissance inclusive – dessinera le visage économique d’Uvira pour les mois à venir.
Article Ecrit par Amissi G
Source: radiookapi.net
