Le président Félix Tshisekedi a, une nouvelle fois, jeté une pierre dans le marigot politique congolais en réaffirmant son ouverture à un dialogue national, tout en en traçant les limites avec une rigueur qui ne laisse guère de place à l’interprétation. Devant le corps diplomatique réuni au Palais de la Nation, le Chef de l’État a écarté d’emblée toute participation des « acteurs impliqués dans des violences contre les populations civiles ». Une position immédiatement saluée et radicalisée par l’ancienne députée Colette Tshomba, pour qui le dialogue « ne devrait pas inclure ceux qui recourent malheureusement aux armes pour accéder au pouvoir ». Cette convergence de vues dessine-t-elle les contours d’une future sortie de crise politique en RDC, ou s’agit-il d’une manœuvre d’exclusion qui risque d’alimenter davantage les tensions ?
La déclaration de Colette Tshomba, prononcée en marge d’une cérémonie littéraire à Kinshasa, dépasse le simple écho d’allégeance. Elle formule une lecture politique lourde de conséquences. En liant l’exclusion des groupes armés à la nécessité de « mettre fin au cycle de rébellion », l’ancienne parlementaire pose un diagnostic implacable sur une des plaies de la vie politique congolaise : l’instrumentalisation de la violence comme marchepied vers le pouvoir. Son soutien à la ligne présidentielle n’en est pas moins un pari stratégique. En validant un cadre de discussion qui écarte par avance des acteurs maîtres des kalachnikovs et d’une partie du territoire, le pouvoir central espère-t-il dégonfler l’aura de contestation de ces mouvements, ou se prive-t-il au contraire d’interlocuteurs incontournables pour tout accord de paix durable ?
La position de Félix Tshisekedi est, quant à elle, un exercice d’équilibre sur une corde raide. D’un côté, il répond à une pression interne et internationale croissante en faveur d’un dialogue, émanant de l’opposition, des Églises et de la société civile. De l’autre, il tente de préserver la légitimité de l’État en refusant de négocier d’égal à égal avec ceux qui le défient par les armes. Cette approche, si elle semble moralement solide, comporte un risque opérationnel majeur : celui de marginaliser des factions dont la capacité de nuisance peut faire échouer tout processus, voire d’alimenter un récit de victimisation qui renforcerait leur recrutement. Le président joue gros avec cette conditionnalité, dont l’application stricte pourrait paradoxalement fragiliser la paix qu’il cherche à instaurer.
Au-delà des principes affichés, cette annonce soulève des questions pragmatiques cruciales. Qui, concrètement, sera considéré comme un « groupe armé » exclu du dialogue national en RDC ? La définition restera-t-elle floue, un instrument de négociation discrète, ou sera-t-elle claire et publique, au risque de figer les positions ? Par ailleurs, en canalisant le débat vers la seule question de la participation violente, ne passe-t-on pas à côté d’autres griefs profonds – corruption, gouvernance, justice sociale – qui alimentent la défiance envers Kinshasa et fournissent un terreau fertile à toutes les rebellions ? La focalisation sur le symptôme (les armes) plutôt que sur les causes (la compétition pour un pouvoir perçu comme seule source de richesse) pourrait bien être la limite fatale de cette approche.
La convergence entre la vision de l’exécutif et celle exprimée par Colette Tshomba n’est peut-être pas fortuite. Elle signale une tentative de construire un consensus national autour d’une ligne rouge : la délégitimation de la voie armée. En faisant de l’exclusion des groupes armés un préalable non négociable, le pouvoir espère sans doute remodeler l’échiquier politique, isoler les fauteurs de trouble et apparaître comme le garant de l’ordre républicain. Cependant, cette stratégie ne pourra réussir que si le dialogue qui s’ensuit est véritablement inclusif pour tous ceux qui ont déposé les armes ou n’y ont jamais eu recours, et s’il débouche sur des réformes tangibles. Dans le cas contraire, le risque est de voir se cristalliser une opposition encore plus radicale, convaincue que seuls les rapports de force parlent dans la crise politique Congo.
Les prochains mois seront décisifs pour évaluer la sincérité et l’efficacité de cette ouverture sous conditions. La balle est maintenant dans le camp de l’opposition légale et de la société civile. Parviendront-elles à s’emparer de ce cadre pour y insuffler des propositions audacieuses, ou le processus sera-t-il vidé de sa substance par des calculs politiciens à court terme ? La réponse à cette question déterminera si l’initiative de Félix Tshisekedi, saluée par des figures comme Colette Tshomba, marque le début d’une réconciliation nationale ou simplement un nouvel épisode dans le cycle sans fin des espoirs déçus et des violences reportées.
Article Ecrit par Chloé Kasong
Source: Actualite.cd
